Qu’est-ce qu’une crise des valeurs?

Que ce soit au niveau de la nation, de l’entreprise ou de l’individu, les périodes de crise font émerger la question des valeurs. Voici les outils intellectuels pour engager un travail sur ces crises.

Les valeurs : de quoi parle-t-on ?

Une valeur est simplement ce qu’on valorise, une appréciation sur les choses et sur les comportements. En philosophie, on distingue les jugements de fait « ceci est un tableau » et les jugements de valeur « c’est un tableau magnifique ».

La grande différence entre le domaine des faits et le domaine des valeurs est que tout jugement de valeur peut être contesté. Si je dis : « Londres est la plus belle ville du monde », « il n’y a rien au-dessus des vins italiens » ou « les Suisses font les meilleurs fromages », certains d’entre vous grinceront des dents. Si l’on entre dans les domaines de la religion (« Comment un adulte peut-il croire en Dieu ? ») ou de la politique (« Les gens de droite n’ont pas de cœur ! »), l’expression d’un jugement de valeur déclenchera presque automatiquement une polémique. Cette polémique se terminera souvent par un dialogue de sourds (« nous n’avons vraiment rien en commun ! »).

On pourrait en conclure que comme les goûts et les couleurs, les valeurs ne se discutent pas. En vérité, l’humanité est plus unie qu’elle en a l’air…

Existe-t-il des valeurs universelles ?

L’expression « nous n’avons pas les mêmes valeurs » est inexacte : nous partageons les mêmes valeurs fondamentales, nous avons seulement des manières différentes de les hiérarchiser.

En effet, si l’on sort de la philosophie pour entrer dans la biologie, une valeur est avant tout une solution à un problème : un comportement pertinent face à une situation donnée. Pour donner un exemple concret, les petits d’hommes sont des êtres fragiles : ils ne peuvent survivre sans une maman attentive et attentionnée. Inutile de préciser que les individus n’ayant pas ce trait de caractère n’ont pas propagé leurs gènes… Partant, nous valorisons l’attention portée aux autres et nous percevons la cruauté avec répulsion.

Suivant ce raisonnement, on peut identifier 6 valeurs universelles:

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(D’après Jonhatan Haidt, The rightous mind)

Valeurs de gauche, valeurs de droite

Encore une fois, si ces valeurs sont universelles, les individus et les sociétés ont des façons différentes de les hiérarchiser. Par exemple, une personne socialiste ou disons, de gauche, accordera une attention privilégiée au soin et à la justice : « comment peut-on être insensible au sort des migrants ? », « comment peut-on accepter de si grands écarts de richesse ? »… Un conservateur accordera quant à lui plus d’importance à la loyauté et à l’autorité : « ces migrants seront-ils loyaux à l’égard de notre communauté ? », « les riches n’ont pas volé leurs richesses et devraient être respectés pour leur succès »… L’homme de gauche et l’homme de droite peuvent être réceptifs à chacune des 5 valeurs fondamentales. Pourtant, dans leurs discussions, ils auront tendance à se focaliser sur leurs points de divergence…C’est de bonne guerre : en politique, comme en religion, nous nous comportons comme dans un sport d’équipe.

La crise des valeurs en Europe

Le problème, car il y en a un, survient lorsqu’une société (par ses institutions, par ses cadres, par ses élites) pense pouvoir mettre au placard certaines valeurs fondamentales. En conséquence, nombres de citoyens cessent de se sentir représentés. Certains citoyens en viennent même à percevoir leur société comme malade.

Le retour actuel du religieux et la montée de l’extrême droite s’inscrivent dans cette logique. Ces deux mouvements occupent en effet deux espaces laissés en friche dans les démocraties européennes : l’autorité et le sacré. Le risque, si on leur abandonne trop de terrain, est de se trouver avec un nouveau déséquilibre: une société sans liberté, sans égalité, sans fraternité… Mais pas de panique: la tendance actuelle peut être inversée, si l’on dispose des bons outils.

En somme:

1) Une crise des valeurs se produit lorsque certains membres d’une communauté sentent que certaines valeurs fondamentales sont bafouées.

2) Surmonter une crise des valeurs suppose de trouver un nouvel équilibre entre les 5 valeurs fondamentales.

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* La valeur de liberté n’était pas présente dans la typologie des valeurs proposée par Jonathan Haidt dans The Rightous Mind. J’ai décidé de l’ajouter à la suite d’un commentaire de mon père, Olivier Ferry, qui est professeur de philosophie. Voici son commentaire:

« Comme tu dois t’en douter, je remarque sans en être surpris de la part de la psychologie positive dont Jonathan Haidt est un adepte, que la valeur universelle principale, celle qui est en tête de la déclaration universelle de 48, est « oubliée » ! Il s’agit évidemment de la liberté:

1 – Or on sait bien que la psychologie anglo-saxonne est axée sur la recherche du bonheur et qu’il s’agit d’un conflit récurrent : le politique doit-il viser le bonheur du peuple ou la liberté ?

(Ce fut, il y a longtemps, un de mes sujets d’examen de licence). Ma réponse avait été que le devoir du politique est d’organiser par les lois la coexistence des libertés individuelles et que c’est à cette condition que la recherche du bonheur est individuellement possible. Il n’y a pas de bonheur collectif et toutes les tentatives en ce sens sont totalitaires et liberticides.

2 – Pourtant cet oubli est paradoxal car il n’y a pas de libéralisme, valeur principale des anglo-saxons, sans liberté.

3 – De plus, on peut fort bien faire dériver la valeur de liberté de la génétique et de la biologie ou la physiologie si l’on préfère convaincre à partir d’un fondement matérialiste plutôt que rationaliste (= ce que tout le monde peut vouloir sans contradiction). Rousseau, Kant, Fichte n’hésitent pas à fonder ainsi la liberté sur une évolution de l’animal humain vers une absence de détermination particulière : animal omnivore, sans nageoires ni griffes ni crocs ni ailes ni fourrure ni plumes… il invente ses modes de survie très divers en fonction de son environnement, il les fabrique et sa main symbolise sa liberté. »

Voilà qui est bien argumenté. En outre, l’ajout de la liberté comme une des valeurs fondamentales est éclairante pour mieux comprendre les raisons de nos désaccords. Un sujet récurrent de polémiques comme l’avortement peut être compris comme un conflit entre une préférence pour la liberté et une préférence pour le sacré…

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