L’intelligence émotionnelle: un exercice rhétorique

Si on pense au temps perdu dans la tristesse, le remord ou le ressentiment, aux occasions manquées par peur ou par honte, aux risques qu’on prend quand on se met en colère…On mesure l’intérêt du concept d’intelligence émotionnelle.

Dans un article publié en 1990, Peter Salovey et John Mayer, pionniers en la matière, définissaient l’intelligence émotionnelle ainsi :

« La capacité de contrôler ses propres sentiments et émotions, de discriminer entre eux et d’utiliser ces informations pour guider sa pensée et ses actions. »

C’est une bonne définition. Précisions seulement ce qu’il faut mettre derrière la capacité à « discriminer » entre ses sentiments. Si je vous demande : quelle est la différence entre la jalousie et l’envie ? Cela invite à la réflexion. Une réflexion utile : plus nous sommes précis dans l’identification de nos sentiments, plus nous avons de chance de mettre en œuvre une stratégie pertinente si nous voulons sortir d’un état émotionnel qui joue contre nous. Si vous êtes envieux, c’est que vous désirez ce que vous n’avez pas. Si vous êtes jaloux, c’est plutôt que vous avez peur de perdre ce que vous avez. Les voies de sortie sont différentes…

Maintenant, si nous sommes convaincus de l’intérêt d’augmenter notre intelligence émotionnelle, comment faire concrètement ? C’est là que le concept peut devenir frustrant. J’ai lu attentivement le livre de Daniel Goleman, Emotional Intelligence. Sur 350 pages, l’auteur nous montre à quel point la vie est belle quand on l’a et dure quand on l’a pas. C’est convaincant, mais je suis resté sur ma faim en termes d’exercices, de pratiques et de techniques. Je me suis donc retroussé les manches…

L’exercice rhétorique de l’intelligence émotionnelle

Commencez par lire cet énoncé :

Aux environs de 8h, en pleine heure de pointe, Marie, 35 ans, PDG dynamique d’une entreprise prometteuse, est renversée par Paul, 45 ans, chef de rayon dans un magasin d’électroménager. Marie ne traversait pas dans les lignes et était au téléphone avec un collègue au moment du choc ; elle ne regardait pas et n’a pas vu la voiture arriver. Elle est décédée avant l’arrivée des secours. Paul était pressé de conduire ses enfants à l’école ; il roulait à une vitesse de 47 km/h ; le feu du carrefour tout proche venait de passer à l’orange.

À partir de cet énoncé, nous allons travailler sur trois dimensions de l’intelligence émotionnelle: la capacité à identifier et à attribuer les émotions, la capacité à accorder aux émotions un traitement qui convient, la capacité à contrôler vos émotions et celles des autres.

La topique des émotions

La première tâche consiste à explorer la topique des émotions, c’est-à-dire à identifier la variété des réactions émotionnelles possibles face à un même événement. Pour ce faire, répondez aux questions suivantes : Que ressent Paul ? Que ressentent les enfants de Paul ? Que ressentira la femme de Paul ? Que ressentira le compagnon de Marie ? Que ressentira le maire de la ville ?

Je vous encourage de faire ce travail de décentrement et d’empathie à chaque fois que vous avez à prendre la parole sur un sujet sensible. Surtout si votre auditoire est composé d’individus ayant des points de vue divergents sur l’événement. Cela vous permettra de tenir un discours adapté aux différentes sensibilités de votre auditoire.

Les émotions qui conviennent

Si vous devez communiquer à propos d’un drame ou d’un conflit, vous ne pourrez pas ignorer les émotions suscitées par ces événements, au risque de paraître insensible, inapproprié. D’où l’intérêt du principe de convenance, qu’Aristote avait formulé en ces termes : « le style aura de la convenance s’il exprime les passions et les caractères, et s’il est proportionné aux choses qui en sont le sujet » (Rhét ., III, 7, 1408 a).

En pratique, imaginons que vous deviez prendre la défense de Paul à la suite de l’accident ayant couté la vie de Marie. Il serait peu judicieux d’adopter une stratégie du type : « Marie est la seule responsable de sa mort. » Il vaudrait mieux opter pour quelque chose comme : « Paul pleure également Marie ». Cette seconde stratégie tient compte des émotions que pourrait légitimement ressentir la partie adverse. Elle est en cela plus universelle et, probablement, plus efficace.

Pour vous exercer à la convenance, réfléchissez à la stratégie émotionnelle optimale dans les cas suivants :

(1) Vous voulez faire passer une loi pour limiter la vitesse dans la ville (contexte délibératif)

(2) Vous voulez que Paul finisse ses jours en prison (contexte judiciaire)

(3) Vous voulez commémorer la mort de Marie (contexte épidictique)

La maîtrise rhétorique des émotions

Une fois que vous êtes exercé à percevoir la variété des réactions émotionnelles, à en tenir compte dans la préparation d’un discours, vous devez finalement apprendre à contrôler l’intensité de vos émotions et de celles de votre auditoire. Le meilleur moyen est de vous exercer à ressentir, à la suite, deux émotions antagonistes à propos d’une même situation ou d’un même individu. Par exemple :

(1) Ressentez de la colère à l’égard de Paul

(2) Ressentez de la pitié à l’égard de Paul

Pour réussir cet exercice, vous devez identifier vos leviers émotionnels : des images et des récits que vous pouvez actionner pour ressentir une émotion donnée. Par exemple, si je veux ressentir de la colère, ça m’aide de me représenter une corrida : un homme qui prend plaisir à torturer un animal face à un public réjoui. Si je veux ressentir de la pitié, je me focalise sur le taureau. Grâce à ce levier, je peux contrôler l’intensité de mes émotions. Il s’agit d’une étape essentielle si vous voulez apprendre à communiquer une émotion à votre auditoire. Ce principe rhétorique a été brillamment formulé par l’orateur Quintilien :

« Le grand secret pour émouvoir les autres, c’est d’être ému soi-même; car toujours en vain, et quelquefois même au risque d’être ridicules, imiterons-nous la tristesse, la colère et l’indignation, si nous y conformons seulement notre visage et nos paroles, sans que notre cœur y ait part. » (Quintilien, Institution Oratoire, Livre VI, Ch. 228)

Mettez en œuvre ce principe dans l’exercice suivant :

(1) Produisez un discours pour déclencher la colère contre Paul

(2) Produisez un discours pour déclencher de la pitié l’égard de Paul

Le meilleur conseil que je puisse vous donner est d’éviter toute surenchère pathétique. L’émotion, dès lors qu’elle est surjouée, déclenchera l’incrédulité ou les rires de l’auditoire. Vos émotions doivent être authentiques. Dans le même temps, vous devez avoir la lucidité nécessaire pour adapter votre stratégie rhétorique si vous percevez que votre usage du pathos ne fait pas mouche. Partager un sentiment de pitié, de colère, de crainte ou de fierté suppose un juste dosage qui s’acquiert par la pratique.

Voici ce que cela donne, si je fais l’exercice :

La colère

Ça vous ait déjà arrivé, sur un passage piéton, de vous retrouver face à un chauffeur peu attentif qui vous voit au dernier moment et qui s’arrête à quelques centimètres de vos genoux. Vous ressentez cette agression, celle de la grosse machine brutale qui se croit supérieure au corps humain. C’est de ça dont on parle, un homme, bien au chaud dans sa voiture, méprisant le monde qui l’entoure, méprisant la vie de l’autre. On parle d’une brute imbécile qui bousille un être humain.

La pitié

Imaginez-vous au volant de votre voiture. Vous voyez cette femme, là, devant vous. Vous la voyez, mais vous la voyez trop tard. Son cri de surprise se change en cri de douleur. Vous sentez dans vos mains, dans vos bras, dans votre chaire, le terrifiant craquement d’un corps détruit. Devant vous, par votre faute, un être humain, tendre et fragile, est transformé en petit tas de chair et de sang. Le son, la vibration, l’image de la mort vous hante à tout jamais. Cette expérience est celle de Paul. Pauvre petit homme.

Si le passage de la colère à la pitié est relativement éprouvant, il s’agit d’un bon moyen de développer la capacité à contrôler l’intensité des émotions. Passer de la colère à la pitié demande non seulement de savoir se mettre intentionnellement dans une disposition émotionnelle donnée, mais, de plus, de parvenir à s’en désengager. C’est, finalement, la compétence maîtresse que vise la formation rhétorique aux émotions : un contrôle des affects qui soit suffisamment serein pour permettre aux participants d’agir et non de subir les échanges argumentatifs.

Si vous êtes intéressés par la recherche derrière cet exercice, jetez un œil au site de mon groupe de recherche*. Si vous voulez passez au niveau supérieur, rien ne remplace le travail dans le cadre d’une formation collective. La réaction d’un public est, en effet, le vrai critère pour déterminer l’efficacité d’une stratégie rhétorique.

*J’ai développé cet exercice en collaboration avec mon collègue Benoît Sans, qui est philologue classique. On ne pense pas assez aux philologues classiques. Pourtant, ils permettent de garder le contact avec les langues et les idées de civilisations disparues, ils permettent de conserver des pans entiers du savoirs dans des domaines aussi importants que la politique, la philosophie ou l’éthique.

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