Ce qui manque aux européens : l’art de rassembler par les mots

Vous sentez que l’Europe manque de vitalité ? Vous percevez une morosité, un cynisme qui empoisonne l’esprit et le cœur des européens ? Vous en venez parfois à penser que notre civilisation se meurt ? Rien de grave, c’est une crise de maturité de la démocratie. Cela se soigne assez bien, si on dispose du bon diagnostique et du bon remède.

Voilà le problème : les européens n’ont aucune connaissance théorique et pratique du genre épidictique de la rhétorique. Avouez-le, la rhétorique épidictique ne vous évoque rien du tout. Il s’agit pourtant d’un outil de base pour la santé d’une démocratie.

L’équilibre de la démocratie

Dans son traité, Aristote proposait de former les citoyens à la prise de parole dans les institutions démocratiques. Chaque institution correspond à un genre de discours. Aristote en décrit trois : le genre délibératif, le genre judiciaire et le genre épidictique. Le délibératif et le judiciaire sont des genres de discours où les citoyens s’opposent : sur les options politiques les plus utiles, sur les sentences judiciaires les plus justes. Aux côtés des débats, des polémiques, des oppositions partisanes et idéologiques, le système politique athénien aménageait un temps pour partager un moment de fierté collective. Le genre épidictique peut donc être défini comme un pansement de la démocratie, un moment de communion où on renoue avec ce qui nous lie, avec ce qui nous rassemble, avec ce qui nous dépasse : l’essence de la communauté.

Ni cynisme, ni propagande

Mais attention. Quand je dis que l’Europe a besoin de renouer avec la pratique de l’épidictique, je ne veux pas dire que nous devons réécrire et célébrer nos romans nationaux, redéfinir et réaffirmer nos identités. Il n’existe pas, en vérité, de valeurs ou de projets qui pourraient maintenir la cohésion d’une société démocratique. Le désaccord est consubstantiel à la démocratie. En revanche, il est possible, le temps d’un discours, d’éprouver un sentiment de concorde. C’est ce qu’ont très bien compris les Américains, aussi bien dans la sphère civique que professionnelle. C’est ce que nous devons apprendre à faire en Europe. Non pas définir ce qui nous rassemble, mais l’éprouver, le temps d’un discours.

En pratique

Les États-Unis offrent les plus beaux exemples contemporains de pratique du discours épidictique. En particulier, les discours sur l’État de l’Union, que donne le président en début d’année, correspondent précisément à une institution épidictique telle qu’elle pouvait exister dans la démocratie athénienne. Je vous propose de lire la conclusion du discours sur l’état de l’Union prononcé par Obama en 2011. Je décoderai ensuite la technique rhétorique à l’œuvre dans ce morceau d’épidictique :

  Nous faisons des choix politiques différents, mais nous croyons aux droits inscrits dans notre Constitution. Nous avons des origines différentes, mais nous croyons au même rêve : dans ce pays, tout est possible, peu importe qui vous êtes, peu importe d’où vous venez. C’est ce rêve qui fait que je peux être ici devant vous ce soir. Et ce rêve, c’est l’histoire d’un patron de petite entreprise, du nom Brandon Fisher.

  Brandon avait lancé une entreprise à Berlin, en Pennsylvanie, spécialisée dans un nouveau type de technologie de forage. Un jour de l’été dernier, il a entendu aux informations que 33 hommes étaient piégés dans une mine au Chili, et que personne ne savait comme les sauver. Mais Brandon a estimé son entreprise pouvait aider. Et il a conçu une opération de sauvetage qui allait bientôt être connue sous le nom de Plan B. Ses employés ont travaillé sans relâche pour fabriquer l’équipement de forage nécessaire, et Brandon est parti pour le Chili. Avec d’autres, il a commencé à forer un trou de 2.000 pieds dans le sol, sans compter ses heures, et sans dormir plus de 3 ou 4 heures par nuit. Trente-sept jours plus tard, le plan B avait réussi, et les mineurs étaient sauvés. Mais Brandon, qui ne voulait pas attirer l’attention sur lui, n’était plus là quand les mineurs ont émergé. Il était rentré chez lui, travaillant déjà à son prochain projet. Plus tard, un de ses employés dira : «  Rock Center est une petite entreprise, mais nous faisons de grandes choses ».

  Nous faisons de grandes choses. Dès les premiers jours, l’Amérique a été l’histoire de gens ordinaires qui osent rêver. Et c’est comme ça que nous vaincrons l’avenir. Nous sommes une nation qui dit : « Je n’ai peut-être pas beaucoup d’argent, mais j’ai cette belle idée pour une nouvelle entreprise » ; « Je ne suis peut-être pas issu d’une famille qui a fait l’université, mais je serai le premier à passer mon diplôme » ; « Je ne connais peut-être pas ces personnes en difficulté, mais je pense que je peux les aider, et je dois essayer » ; « Je ne suis peut-être pas sûr du chemin pour cette vie meilleure, là-bas, à l’horizon, mais je sais que nous l’atteindrons. Je sais que nous le ferons ». Nous faisons de grandes choses. Notre destin reste notre choix. Et ce soir, plus de deux siècles plus tard, c’est la raison pour laquelle notre avenir est plein d’espoir, nous allons de l’avant et notre Union est forte.

La technique la plus repérable est l’éloge d’un héros du quotidien. C’est grâce à cette technique que l’orateur peut montrer ce qu’il y a de meilleur dans la communauté et faire éprouver un sentiment de fierté à l’auditoire. L’éloge repose sur la technique de l’amplification, telle que décrite par Aristote dans son traité :

Comme l’éloge se tire des actions et que le propre de l’honnête homme est d’agir par choix, il faut s’efforcer de démontrer que l’agent agissait par choix. Il est également utile de montrer qu’il a souvent agit de même ; aussi faut-il interpréter les coïncidences et les hasards comme des actes intentionnels ; car si l’on produit plusieurs actions semblables, elles sembleront indices de vertus et d’intentions. (Rhét. I, 9, 1367b)

Il s’agit donc, pour l’orateur, de représenter ce qui pourrait être de simples coïncidences comme des actes intentionnels. Ainsi, les actes du héros apparaîtront comme des indices de vertu. Par exemple, Obama présente l’absence de Brandon Fisher, lorsque les mineurs sont finalement extraits, comme un signe d’humilité. C’est ça l’art de la rhétorique épidictique : montrer les gens un peu meilleurs qu’ils ne le sont, montrer le monde un peu plus beau qu’il ne l’est, montrer le futur un peu plus brillant qu’il ne le sera ; et faire tout cela non pas pour endormir les foules, non pas pour tromper les gens. Le faire parce que ça fait du bien. Le faire parce que cela redonne l’inspiration nécessaire pour accomplir de grandes choses.

La démocratie est le système politique le plus adulte, mais c’est aussi le plus fatiguant. Face aux vautours que sont le fascisme et l’obscurantisme religieux, nos démocraties ont besoin de renouer avec leurs rêves d’enfants. Cela passe par un réapprentissage de l’art du discours qui, rappelons-le, est né avec la démocratie et pour la démocratie.

Si vous voulez approfondir votre connaissance théorique du genre épidictique, je vous propose de lire le dossier Les rhétoriques de la concorde, que j’ai dirigé avec mon collègue Salvatore Di Piazza. Je vous recommande également les excellents travaux d’Emmanuelle Danblon et, notamment, Rhétorique et rationalité.

Si vous voulez développer votre connaissance pratique du genre épidictique, pour revivifier le projet commun de votre entreprise ou de votre institution, c’est par ici.

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