Venez, on sauve la démocratie !

Depuis 2013, j’interviens dans les collèges et les lycées pour développer les compétences citoyennes des élèves. J’ai commencé ce travail à la suite d’une révélation : nous vivons en démocratie mais nous ne sommes pas des démocrates.

Par cela, je veux dire que le principe de base de la démocratie, à savoir le respect de la pluralité des opinions, va à l’encontre de notre nature. Cela ne sert à rien de le nier : spontanément, nous n’aimons pas ceux qui prônent des idées et des valeurs opposées aux nôtres. Partant, les principes démocratiques sonnent souvent comme des coquilles vides. Cette situation schizophrénique a pu durer tant que nos sociétés étaient relativement homogènes. Aujourd’hui, la multiculturalité est bien réelle : dans nos quartiers, dans nos écoles, dans nos entreprises, une proportion non négligeable d’individus sont, pour des raisons culturelles ou religieuses, ouvertement hostiles à la démocratie.

Face à cette situation, il ne suffit plus de réaffirmer des principes ou de prôner des valeurs. Il faut engager un travail de fond sur les compétences que suppose la vie en démocratie et sur les exercices qui permettent de les développer. C’est que j’ai fait, avec des collègues de mon groupe de recherche (pour description du projet, c’est ici). Dans ce billet, je voudrais vous présenter une compétence de base de la démocratie : la maîtrise de soi dans le désaccord.

Aux origines du désaccord : le conflit cognitif

Est-ce que vous vous êtes déjà demandé pourquoi vous commencez à argumenter ? Vous pensez sans doute qu’il s’agit d’une décision consciente et réfléchie. La réalité est différente…

L’origine de l’argumentation est un conflit cognitif. Il se produit lorsque que vous écoutez les propos de quelqu’un et qu’une idée exprimée entre en conflit avec ce que vous croyez vrai ou juste. Ce conflit crée une instabilité. Cette instabilité est vraiment physique : nous commençons à nous dandiner, nous faisons des petits bruits avec notre bouche et nous avons une irrépressible envie d’interrompre l’autre. C’est ça le point de départ de l’argumentation : une tentative de restaurer un équilibre qui a été perturbé par les propos de l’autre. C’est pour cette raison que l’argumentation est si souvent un dialogue de sourd : l’opinion de l’autre nous importe peu, ce qui compte est de restaurer notre équilibre interne. Notre interlocuteur argumente pour les mêmes raisons. Cette tendance se renforce d’autant plus que l’on discute de sujets sensibles, de sujets qui touchent à ce qu’il y a de plus profond en nous.

Gagner en maîtrise

Bonne nouvelle : vous venez de progresser en maîtrise du désaccord. La première étape est aussi simple que ça. Une fois que vous savez comment vous fonctionnez, vous pourrez, la prochaine fois que vous aurez une discussion sur un sujet sensible, être attentifs au moment où le conflit cognitif se déclenche. Vous pourrez alors vous exercer à supporter la frustration qui s’ensuit. Plus vous vous exercerez et plus vous passerez d’un rapport spontané à un rapport technique au désaccord. Bien sûr, la rhétorique fournit des outils et des exercices pour passer au niveau supérieur. Si vous pensez que cela peut-être utile pour votre équipe, c’est par ici.

Le tact de mots

Je ne peux conclure ce billet sans dire un mot d’un autre principe fondamental de la démocratie : le respect de la liberté d’expression. Comme vous, j’ai été profondément choqué par le massacre chez Charlie Hebdo. Comme vous, j’ai été sidéré quand des élèves ont soutenu que les dessinateurs l’avaient bien cherché. Cet épisode a renforcé ma conviction dans l’urgence d’engager un travail de fond, un travail technique sur les compétences démocratiques. En l’occurrence, la liberté d’expression peut-être travaillée à partir de trois exercices de rhétorique :

(1) Un travail sur les émotions et, en particulier, sur les émotions du désaccord (J’ai abordé cet exercice ici).

(2) Un travail sur le seuil de tolérance, c’est-à-dire apprendre à garder notre calme face aux discours qui nous mettent hors de nous (sur le concept de seuil de tolérance : par ici!).

(3) Un travail sur le style : apprendre à formuler nos idées les plus radicales d’une manière qui soit audible pour autrui (pour un billet sur la notion de style en rhétorique, c’est ici).

La crise que nous vivons actuellement et, en particulier, les dérives sectaires liées à l’Islam et la (re)montée en puissance du fascisme, peuvent nous offrir une opportunité sans précédent de devenir démocrates. La voie que je vous propose est de repenser les principes de la démocratie en termes de compétences et d’exercices. Allez, venez, on sauve la démocratie !

Articles similaires

Change de dimension: la n...
Les indispensables (1): s... L’ouvrage Dialogue de sourds (2008) de Marc Angenot nous confronte à la plus grande inquiétude du spécialiste en communication : avons-nous vraiment le pouvoir de convaincre ? De quoi
Prise de parole en public... Le 26 septembre 2017, le président Emmanuel Macron a délivré un grand discours sur l’Europe. C’était pas mal du tout. Voyons ce que l’on peut en tirer
Comment appeler à l&rsqu... La rhétorique, c’est l’art de mettre vos idées en discours et votre public en mouvement. On aborde aujourd’hui la partie la plus importante de vos discours: l’appel
L’esprit critique: ... N’ayons pas peur des mots : le manque d’esprit critique est une des plus grandes menaces sur la paix dans le monde. C’est, en effet, par manque d’esprit
Les 3 principes de la com... Comme vous le savez, l’expertise de Rhetorical Craft est la communication sur les sujets sensibles et dans les situations difficiles. En voici une: trouver les mots justes
Un bel exemple de sophism...   Connaissez-vous l’argument « ad baculum » ? Il consiste à persuader un opposant de renoncer à une thèse en soulignant les conséquences fâcheuses auxquelles il s’exposerait
Devenir démocrate: un ex... Partons d’une proposition radicale, au risque d’être imprudents : nous vivons en démocratie mais nous ne sommes pas démocrates. Nous bénéficions d’une liberté d’expression relativement bien garantie, nous
Les théories du complot ... Les théories du complot sont un phénomène social viral à la fois passionnant et inquiétant. Passionnant car l’étude des théories du complot touche à des domaines aussi
L’art d’antic... Voici la situation: Vous êtes Barack Obama. Vous venez d’être choisi pour recevoir le prix nobel de la paix. Le jour de la cérémonie se rapproche et

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *