Venez, on sauve la démocratie !

Depuis 2013, j’interviens dans les collèges de la ville de Bruxelles pour développer les compétences citoyennes des élèves. J’ai commencé ce travail à la suite d’une révélation : nous vivons en démocratie mais nous ne sommes pas des démocrates.

Par cela, je veux dire que le principe de base de la démocratie, à savoir le respect de la pluralité des opinions, va à l’encontre de notre nature. Cela ne sert à rien de le nier : spontanément, nous n’aimons pas ceux qui prônent des idées et des valeurs opposées aux nôtres. Partant, les principes démocratiques sonnent souvent comme des coquilles vides. Cette situation schizophrénique a pu durer tant que nos sociétés étaient relativement homogènes. Aujourd’hui, la multiculturalité est bien réelle : dans nos quartiers, dans nos écoles, dans nos entreprises, une proportion non négligeable d’individus sont, pour des raisons culturelles ou religieuses, ouvertement hostiles à la démocratie.

Face à cette situation, il ne suffit plus de réaffirmer des principes ou de prôner des valeurs. Il faut engager un travail de fond sur les compétences que suppose la vie en démocratie et sur les exercices qui permettent de les développer. C’est que j’ai fait, avec des collègues de mon groupe de recherche (pour description du projet, c’est ici). L’objectif de Rhetorical-Craft est de partager le savoir théorique et pratique que nous avons acquis. Dans ce billet, je voudrais vous présenter une compétence de base de la démocratie : la maîtrise de soi dans le désaccord.

Aux origines du désaccord : le conflit cognitif

Est-ce que vous vous êtes déjà demandé pourquoi vous commencez à argumenter ? Vous pensez sans doute qu’il s’agit d’une décision consciente et réfléchie. La réalité est différente…

L’origine de l’argumentation est un conflit cognitif. Il se produit lorsque que vous écoutez les propos de quelqu’un et qu’une idée exprimée entre en conflit avec ce que vous croyez vrai ou juste. Ce conflit crée une instabilité. Cette instabilité est vraiment physique : nous commençons à nous dandiner, nous faisons des petits bruits avec notre bouche et nous avons une irrépressible envie d’interrompre l’autre. C’est ça le point de départ de l’argumentation : une tentative de restaurer un équilibre qui a été perturbé par les propos de l’autre. C’est pour cette raison que l’argumentation est si souvent un dialogue de sourd : l’opinion de l’autre nous importe peu, ce qui compte est de restaurer notre équilibre interne. Notre interlocuteur argumente pour les mêmes raisons. Cette tendance se renforce d’autant plus que l’on discute de sujets sensibles, de sujets qui touchent à ce qu’il y a de plus profond en nous.

Gagner en maîtrise

Bonne nouvelle : vous venez de progresser en maîtrise du désaccord. La première étape est aussi simple que ça. Une fois que vous savez comment vous fonctionnez, vous pourrez, la prochaine fois que vous aurez une discussion sur un sujet sensible, être attentifs au moment où le conflit cognitif se déclenche. Vous pourrez alors vous exercer à supporter la frustration qui s’ensuit. Plus vous vous exercerez et plus vous passerez d’un rapport spontané à un rapport technique au désaccord. Bien sûr, la rhétorique fournit des outils et des exercices pour passer au niveau supérieur. Si vous pensez que cela peut-être utile pour votre équipe, c’est par ici.

Le tact de mots

Je ne peux conclure ce billet sans dire un mot d’un autre principe fondamental de la démocratie : le respect de la liberté d’expression. Comme vous, j’ai été profondément choqué par le massacre chez Charlie Hebdo. Comme vous, j’ai été sidéré quand des élèves ont soutenu que les dessinateurs l’avaient bien cherché. Cet épisode a renforcé ma conviction dans l’urgence d’engager un travail de fond, un travail technique sur les compétences démocratiques. En l’occurrence, la liberté d’expression peut-être travaillée à partir de trois exercices de rhétorique :

(1) Un travail sur les émotions et, en particulier, sur les émotions du désaccord (J’ai abordé cet exercice ici).

(2) Un travail sur le seuil de tolérance, c’est-à-dire apprendre à garder notre calme face aux discours qui nous mettent hors de nous (sur le concept de seuil de tolérance : par ici!).

(3) Un travail sur le style : apprendre à formuler nos idées les plus radicales d’une manière qui soit audible pour autrui (pour un billet sur la notion de style en rhétorique, c’est ici).

La crise que nous vivons actuellement et, en particulier, les dérives sectaires liées à l’Islam et la (re)montée en puissance du fascisme, peuvent nous offrir une opportunité sans précédent de devenir démocrates. La voie que je vous propose est de repenser les principes de la démocratie en termes de compétences et d’exercices. Allez, venez, on sauve la démocratie !

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