L’esprit critique: un exercice rhétorique

N’ayons pas peur des mots : le manque d’esprit critique est une des plus grandes menaces sur la paix dans le monde. C’est, en effet, par manque d’esprit critique que l’on peut s’enfermer dans des idéologies manichéennes, rejeter le point de vue des autres, refuser la discussion, rejeter l’altérité. Du coup, c’est une bonne idée de bien comprendre ce qu’est l’esprit critique, comment il se bloque et comment il s’exerce.

 L’esprit critique : de quoi parle-t-on ?

« Critique » vient du grec crinein (κρίνειν), et veut dire séparer, diviser, distinguer, mettre en parties. Nous pourrions donc définir l’esprit critique ainsi :

 La capacité à faire preuve de discernement vis-à-vis de nos croyances et des croyances que veulent nous transmettre les autres.

L’objectif est de s’assurer que nos croyances sont bien fondées. Cela demande rigueur et exercice.

Pourquoi l’esprit critique demande un exercice ?

Un ouvrage a révolutionné la manière dont nous comprenons le fonctionnement de notre esprit : Système I, Système II, les deux vitesses de la pensée de Daniel Kanheman. Dans cet ouvrage, l’auteur montre que notre esprit fonctionne à deux vitesses. Concrètement :

Si je vous dis 2 + 2. Vous répondez sans y penser : système 1.

Si je vous dis : quelle est la capitale de la France ? C’est encore une fois votre système I qui vous permet de répondre sans hésiter.

Si je vous dis 17 x 24 (408) : vous devez prendre le temps de la réflexion. C’est alors votre système II qui se met en marche.

Quand tout fonctionne bien, le rôle du système II est de corriger les erreurs de jugement du système I. Expérimentons ensemble ces deux vitesses de notre esprit en regardant l’image suivante :

                                            (Illusion de Müller-Lyer)

Votre système I vous suggère que la barre du haut est plus grande que la barre du bas. En vérité, les barres sont de la même taille. Votre système II peut maintenant corriger l’erreur de jugement de votre système I et cela ne vous coûte pas beaucoup de renoncer à votre croyance.

Le problème est que dès qu’on rentre dans des domaines plus sensibles, le domaine des identités et des valeurs, notre système II ne va pas corriger les fausses croyances que nous envoie le système I. Nous allons faire tout ce que nous pouvons pour rationaliser nos fausses croyances, pour les intégrer dans un récit cohérent, pour nous convaincre que nous avons raison.

La menace sur l’esprit critique : le biais de confirmation

En psychologie, on appelle cette attitude le bais de confirmation : spontanément, nous allons privilégier les informations confirmant nos idées préconçues et accorder moins de poids aux hypothèses jouant en notre défaveur. Ce biais est d’autant plus fort que le sujet est de nature affective. Ce biais de confirmation est encore renforcé à l’heure d’internet. En effet, grâce à un moteur de recherches, nous pouvons trouver des preuves de n’importe quoi. Une personne qui est convaincue que la terre est plate va facilement pouvoir intégrer une communauté de gens qui partagent cette croyance.

En somme, sur les sujets sensibles notre système I nous donne une intuition (j’aime, je n’aime pas) et notre système II, plutôt que de la tester, va la confirmer, la rationaliser. Cette tendance au biais de confirmation sera d’autant plus forte que nous serons engagés dans un désaccord (sur ce point, c’est par ici!).

Comment développer notre esprit critique ?

Exercer notre esprit critique suppose donc un double travail : un exercice de prise de recul et un effort de lucidité. Il faut, en effet, pouvoir prendre de la distance par rapport à notre environnement culturel, par rapport à notre point de vue égocentré ou ethnocentré. Il faut, d’autre part, avoir conscience des limites de notre capacité à connaître, à comprendre, à vérifier. En d’autres termes, il faut apprivoiser nos bais cognitifs : les raccourcis intellectuels que nous empruntons continuellement. L’exercice suivant a été conçu à cette fin.

Cet exercice est conçu sur le principe des dissoi logoi, un exercice sophistique qui consiste à défendre avec autant de conviction et d’éloquence deux points de vue opposés sur une même question. Voici l’énoncé, qui est inspiré d’une décision de justice sur une affaire de mœurs particulièrement sensible* :

Protagonistes : Dong Lu Chen (accusé), Jian Wan Chen (victime), Edward Pincus (juge), Stewart Orden (avocat de la défense), Burton Pasternak (expert, anthropologue)

Dong Lu Chen est né en Chine, après avoir quitté l’école, il travailla comme fermier. En 1963, il épousa Jian Wan Chen, lors d’un mariage arrangé. Ils eurent trois enfants. En 1986, la famille Chen migra aux Etats-Unis. Alors que Dong Lu Chen travaillait dans un restaurant dans le Mayland, Jian Wan Chen (qui travaillait comme couturière) et les enfants restaient à New York. Lors d’une de ses visites à New York, Dong Lu Chen commença à suspecter que sa femme avait une relation. À chacune de leurs rencontres, il devenait plus violent avec sa femme. Le 7 septembre 1987, Jian Wan Chen répliqua à son mari : « Je ne veux pas te laisser me prendre dans tes bras, j’ai d’autres hommes pour faire ça ». Dong Lu Chen se saisit d’un marteau et frappa sa femme de nombreuses fois à la tête. Jian Wan Chen mourut sur le coup. En 1988, au moment du procès, Dong Lu Chen était âgé de 54 ans. Son avocat, Stewart Orden, axa sa défense sur le témoignage d’un expert, l’anthropologue Burton Pasternak.

Témoignage de l’expert (Burton Pasternak, Anthropologue)

À la question de savoir si un « Chinois normal » réagirait d’une manière plus extrême qu’un « Américain » face aux événements de cette affaire, Burton Pasternak répondit : « De façon générale, je pense que l’on peut s’attendre à ce qu’un Chinois réagisse d’une façon plus emportée, plus violente dans ces circonstances que quelqu’un dans notre société. Je pense qu’il n’y a pas de doute là-dessus. »

Sur la différence entre la conception de la famille en Chine et aux Etats-Unis, Paternak répondit : « Permettez-moi simplement de commencer par observer que la capacité de la communauté chinoise de définir des valeurs et un comportement approprié, par rapport à notre propre capacité à la faire, est extraordinaire. La capacité de faire respecter ces valeurs et de se protéger contre un écart à ces valeurs est également extraordinaire. Les Chinois qui ont grandit en Chine continentale porte cela dans leur esprit : comme une voix de leur communauté. Il est très difficile d’y échapper. Ils sont très intolérants des écarts par rapport à ces mœurs et exercent un contrôle énorme sur les gens qui essaient de s’en écarter. »

Dans un premier temps, réfléchissez au jugement que vous rendriez si vous aviez à juger cette affaire. Trois choix s’offrent à vous :

  1. Meurtre avec préméditation : peine de mort ou prison à vie.
  2. Meurtre : prison à vie, 30 ans de prison.
  3. Homicide avec circonstances atténuantes : 5 à 10 ans de prison, avec ou sans sursis.

À présent, faites l’effort de défendre avec autant de conviction et d’éloquence que possible le jugement contraire au vôtre.

C’est en faisant cet effort que vous développerez votre esprit critique : une capacité à prendre de la distance par rapport à vos croyances. Cet exercice est d’autant plus difficile, donc formateur, que le sujet est sensible.

Je voudrais terminer par une précision éthique. L’objectif n’est pas de former les gens à un relativisme éthique qui voudrait que tous les points de vue se valent. Il s’agit bien d’exercer la capacité de prise de recul par rapport à notre propre perspective. Pour ce faire, il convient d’aménager un temps de l’exercice, où l’on peut faire l’effort d’explorer les points de vue auxquels on n’adhère pas. Ce temps de l’exercice se distingue du temps de la prise parole en public où il est éthiquement recommandable de tenir un discours en accord avec nos convictions.

Pour un approfondissement sur l’enseignement rhétorique de la critique, voir par exemple mon article co-écrit avec Emmanuelle Danblon ici.

Pour un article qui prouve l’efficacité d’un exercice comme les dissoi logoi pour développer la flexibilité des points de vue, c’est par-là.

* Quelques précisions sur l’affaire dont est tiré l’énoncé. En 1989, la cour Suprême de Brooklyn a condamné Dong Lu Chen à 5 ans de prison avec sursis. Le juge, un certain Edward Pincus, a considéré que les valeurs chinoises traditionnelles sur l’adultère et la perte virilité ont conduit Dong Lu Chen à tuer sa femme. Voici un extrait de la décision : « Si ce crime avait été commis par quelqu’un qui était né en Amérique, ou qui avait été élevé en Amérique, même dans la communauté américaine d’origine chinoise, la Cour [sic] aurait été contrainte de trouver l’accusé coupable d’homicide au premier degré. Mais, la Cour [sic] ne peut pas ignorer le témoignage, solide et convaincant, du docteur Pasternak, qui est, peut-être, le plus grand expert en Amérique sur la Chine et les relations familiales. » Dans sa décision d’accorder la prison avec sursis plutôt que d’imposer une peine d’emprisonnement, Pincus a également pris d’autres considérations culturelles en compte : l’honneur de la famille. Pincus a pris en compte l’effet possible de l’incarcération de Chen sur les perspectives de mariage de ses filles.

La décision dans cette affaire est une illustration du principe de la défense culturelle : considérer que la responsabilité d’un accusé pour un acte criminel devrait être diminuée à cause d’une différence culturelle. Il s’agit donc de montrer que l’accusé n’avait pas la capacité de concevoir son acte comme un crime. Personnellement, je trouve que le jugement dans cette affaire est critiquable, pour ne pas dire plus. En effet, si le juge fait un effort d’empathie pour le point de vue mari, il ne tient absolument pas compte du point de vue de la femme. C’est un bon exemple d’absence d’esprit critique…

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