Face au dogmatisme: l’exercice de la flexibilité des points de vue

Percevez-vous une tendance à la radicalisation des discours et des esprits ? Les exercices de rhétorique pourraient offrir des ressources pour inverser la tendance (nous en avons parlé ici). Abordons de façon plus technique l’antidote face au dogmatisme : l’exercice de la flexibilité des points de vue.

 Trois points de vue

Le saviez-vous ? En tant qu’adulte normalement constitué vous avez la capacité d’alterner entre trois types de points de vue : un point de vue égocentré, un point de vue hétérocentré et un point de vue allocentré. Voyons ça.

 Le point de vue égocentré

Le point de vue égocentré est notre point de vue par défaut. C’est à partir de ce point de vue que nous discutons la plupart du temps : nous prenons comme référence nos croyances, nos désirs, nos affects, notre sensibilité politique, religieuse etc. C’est ce point de vue qui fait que nous pouvons avoir des désaccords, que nous pouvons nourrir une discussion en confrontant notre opinion à celle des autres.

Jusqu’à l’âge d’environ 5 ans, les enfants ne connaissent que ce point de vue égocentré. Le processus d’éducation vise précisément à permettre aux enfants de se décentrer, de sortir de leur point de vue égocentré.

Le point de vue hétérocentré

Vers 7-8 ans, nous prenons l’habitude de sortir de notre point de vue égocentré pour adopter une perspective hétérocentré : nous parvenons à nous mettre à la place des autres. On parlera aussi d’empathie. Si vous êtes habitué à donner des conférences, des cours ou à faire des présentations en public, vous avez de nombreuses opportunités d’utiliser votre empathie. En vérité, vous utilisez deux formes d’empathie :

·     L’empathie intellectuelle (lorsque, dans la phase de préparation, vous vous demandez ce qui va être compréhensible et intéressant).

·     L’empathie émotionnelle : lorsque vous lisez les réactions du public et que vous adaptez votre présentation en conséquence.

Cette capacité à passer au point de vue hétérocentré est précieuse : elle fait de nous des êtres qui se préoccupent du sort des autres. C’est donc à cette capacité que s’attaque la propagande de guerre et, plus généralement, les idéologies radicales. Il s’agit toujours de faire passer les membres de l’autre camp pour des monstres, des êtres avec lesquels on ne partage rien (pour une analyse de l’effet des discours sur notre compétence à l’empathie, c’est par ici).

Le point de vue allocentré

Finalement, nous avons également la capacité de passer au point de vue allocentré : un point de vue « du dessus », le point de vue à partir duquel nous pesons le pour et le contre sur un sujet donné. C’est le point de vue du juge, qui pèse la force des argumentaires de l’accusation et de la défense. C’est le point de vue qui demande le plus d’exercice, en particulier sur les sujets sensibles (les sujets qui touchent à nos croyances, à nos valeurs, à nos choix de vie).

Cette capacité à prendre du recul est menacée lorsque nous sommes dans une dynamique d’échec. Nous aurons alors tendance à percevoir nos mésaventures selon une perspective unique : le monde est contre nous, notre réussite est empêchée par d’autres personnes qui ont intérêt à nous maintenir dans l’échec, à nous stigmatiser. C’est d’ailleurs cette tendance de notre psychologie face à l’échec qui est exploitée par les théories du complot (nous en avons parlé ici). Renouer avec un point de vue allocentré, c’est parvenir à penser : peut-être que ce n’est pas le monde qui est contre moi, peut-être que c’est moi qui suis contre le monde.

Flexibilité des points de vue et démocratie

En somme, la capacité à alterner entre ces trois types de points de vue est essentielle pour permettre notre adaptation à une société démocratique. En effet, un tel environnement suppose :

–      De défendre les options politiques les plus en accord avec nos valeurs et nos intérêts (point de vue égocentré)

–      De concevoir que nos concitoyens peuvent avoir des valeurs et des intérêts très différents des nôtres (point de vue hétérocentré)

–      De prendre de la hauteur par rapport à un débat pour tester la validité des opinions en présence (point de vue allocentré)

En pratique : exercer la flexibilité des points de vue

Les exercices de rhétorique offrent un excellent terrain d’entraînement pour pratiquer la flexibilité des points de vue (voir par exemple ici). La règle d’or, en matière de formation rhétorique, est de commencer l’entraînement sur des sujets peu polémiques. Ainsi, il est plus facile de mettre nos opinions à distance pour nous focaliser sur la dimension technique de l’exercice. Voici donc un énoncé sur un sujet intéressant sans être trop polémique :

En été 2004, M. Marchand acheta une maison de vacances au bord d’une forêt, dans un endroit calme et tranquille. En 10 ans, sa maison fut cambriolée 12 fois. Au début de l’année 2014, M. Marchand décida de protéger sa maison avec une bombe qu’il fabriqua lui-même et qu’il plaça dans un placard. La bombe était programmée pour exploser 20 secondes après l’ouverture du placard. À l’entrée de son jardin, il plaça un écriteau : « ne pas entrer, danger de mort : bombe ». En été 2014, M. Durand, qui était entré par effraction, fut retrouvé mort dans la maison de M. Marchand, à cause de la bombe. À la police, M. Marchand déclara : « Je n’ai jamais eu l’intention de tuer. La bombe n’était pas puissante, elle devait seulement engendrer de petites blessures, pour que les voleurs doivent aller à l’hôpital et puissent être identifiés ». Aux questions des journalistes, la femme de M. Marchand déclara : « Cette maison de vacances était le rêve de notre vie. Les gens doivent comprendre ce que cela fait de voir le fruit de notre travail méprisé par des criminels. Douze cambriolages en 10 ans, et la police n’a jamais été capable d’en retrouver un. C’est comme s’il n’y avait pas de justice. » Interrogé par la presse, le frère de M. Durand déclara : « Mon frère était un pauvre garçon, qui se battait pour pouvoir nourrir sa famille. Il n’avait jamais commis de crime auparavant et a agi par désespoir. Il m’a dit qu’il avait choisi cette maison car il savait qu’elle serait vide. Il n’aurait jamais risqué de blesser quelqu’un. Mon petit frère est mort maintenant ».

Pour exercer votre flexibilité des points de vue :

1) Écrivez la plaidoirie de la défense (« Monsieur Marchand doit être acquitté »)

2) Écrivez la plaidoirie de l’accusation (« Monsieur Marchand doit aller en prison »)

3) Écrivez la justification de la décision de justice (le point de vue du juge)

Si vous avez des difficultés à écrire une plaidoirie, commencez par cet exercice et puis celui-là.

Plus vous serez allez loin dans la recherche des bonnes raisons qu’il y a à soutenir les points de vue de l’accusation et de la défense, plus vous aurez de chances de proposer une bonne décision de justice. Le critère d’une bonne décision de justice est qu’elle aura un effet apaisant sur l’auditoire: ceux qui resteront en désaccord percevrons toutefois que leur point de vue a été pris en compte dans ce qu’il a de plus raisonnable.

Si, à présent, vous souhaitez passer au niveau supérieur, il s’agit simplement de formuler sous la forme d’un énoncé une situation critique sur laquelle vous souhaitez travailler dans votre contexte professionnel. (Sur la manière de composer un énoncé d’exercice de rhétorique, c’est par ici). J’insiste une nouvelle fois sur le fait que le temps de l’entraînement est incompressible : si vous vous lancer directement dans un exercice de rhétorique sur un sujet sensible vous n’allez que rejouer les tensions de l’événement initial.

Pour aller plus loin sur la flexibilité des points de vue, je vous recommande l’article suivant : « La manipulation mentale des points de vue, un des fondements de la tolérance » par Alain Berthoz.

Sur la capacité à suspendre notre jugement, voir l’excellent livre d’Emmanuelle Danblon : l’Homme rhétorique.

Pour continuer à développer votre compétence rhétorique, Rhetorical Craft est à vos côtés.

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