Qu’est-ce que le relativisme?

Le relativisme est un refus d’assumer un jugement moral. C’est aussi l’attitude par défaut de beaucoup d’européens aujourd’hui. Comment en sommes-nous arrivés là ? Que faut-il garder du relativisme ? Que faut-il en jeter ? C’est parti pour un peu d’histoire des idées (avec un exercice de rhétorique à la fin, bien entendu !).

1. Les quatre regards sur la culture de l’autre

Commençons par des notions de dialogue interculturel. Lorsqu’on observe la culture de l’autre, nous pouvons alterner entre 4 types de regards : l’ethnocentrisme, l’impérialisme, l’universalisme et le relativisme.

  • L’ethnocentrisme est une forme d’aveuglement, une incapacité à percevoir la culture de l’autre.
  • L’impérialisme est une perception grossière de la culture de l’autre et une volonté de la remplacer par notre culture.
  • L’universalisme est un espoir dans le fait que les différences culturelles soient des différences de surface. Notre sensibilité et notre rationalité devraient nous permettre de nous accorder avec l’ensemble de l’humanité sur les questions vraiment importantes.
  • Le relativisme est un refus de chercher un critère qui permettrait de juger de la supériorité d’une idée ou d’une pratique culturelle sur une autre.

 L’histoire intellectuelle de l’Europe est celle d’un passage de l’ethnocentrisme au relativisme.

2. Au commencement était l’ethnocentrisme

 Un exemple vaut mieux qu’un long discours. Voici donc, pour illustrer l’ethnocentrisme, un extrait du carnet de bord de Christophe Colomb lors de son arrivée aux Amériques :

 « Tous les hommes que j’ai vus étaient jeunes ; (…) ils étaient tous très bien faits, très beaux de corps et très avenants de visage, avec des cheveux quasi aussi gros que la soie de la queue des chevaux, courts et qu’ils portent 1024px-Landing_of_Columbus_(2)tombant jusqu’aux sourcils, sauf, en arrière, quelques mèches qu’ils laissent longues et jamais ne coupent. Il me parut qu’ils étaient des gens très dépourvus de tout. Ils vont nus, tels que leur mère les a enfantés, et les femmes aussi (…). Et je crois aisément qu’ils se feront chrétiens, car il m’a paru qu’ils n’étaient d’aucune secte ».

Christophe Colomb, 12 octobre 1492

Vous voyez l’idée ? Quand Christophe Colomb dit des indiens qu’ils ne sont d’ « aucune secte », c’est parce qu’il ne perçoit pas que l’on puisse avoir une pratique religieuse très différente de la sienne. La suite de l’histoire est bien triste : l’ethnocentrisme mena à l’impérialisme. Les indiens furent agressés, convertis, tués et infectés par des maladies face auxquelles leurs corps n’avaient aucunes défenses immunitaires.

3. Les débuts de l’anthropologie

 Le côté moins sombre de l’histoire est que les européens, au fil de leurs explorations et de leurs voyages, ont développé un savoir sur les autres cultures et une discipline scientifique pour les analyser : l’anthropologie. À ses débuts, cette discipline avait du mal à s’extraire de l’ethnocentrisme, comme en témoigne cet extrait :

« Comme il est incontestable que des parties de la famille humaine ont vécu dans un état de sauvagerie, d’autres dans un état de barbarie, d’autres parties encore dans un état de civilisation, il est également incontestable que ces trois conditions distinctes sont liées l’une à l’autre en une séquence de progrès naturelle aussi bien que nécessaire. »

L.Morgan, Ancient Society, Chicago, 1879

 Les anthropologues ont donc commencé par se représenter les différences culturelles en termes de stades sur une échelle de civilisation. Aujourd’hui, ils ont complètement changé leur fusil d’épaule. Que s’est-il passé entre temps ?

4. L’apparition du point de vue amoral sur la culture

La grande rupture intellectuelle vient de Charles Darwin. Il écrivait notamment :

features-camouflage-animals_13-diaporama« Les espèces qui survivent ne sont pas les espèces les plus fortes, ni les plus intelligentes, mais celles qui s’adaptent le mieux aux changements. »

                              Charles Darwin (1809-1882), l’Origine des espèces

Certes, Darwin ne s’intéresse pas ici aux différences entre les cultures mais aux différences entre les espèces. Mais la pensée de Darwin a progressivement conquis les sciences humaines pour donner naissance à l’approche fonctionnaliste de la culture. Il ne s’agit alors plus de hiérarchiser les cultures. Il s’agit d’analyser comment un groupe humain développe une culture pour faire face à ses besoins :

« Ainsi donc, l’homme doit avant tout satisfaire tous les besoins de son organisme. Il doit créer des dispositifs et déployer des activités pour se nourrir, se chauffer, se loger, s’habiller, pour se protéger du vent, du froid, des intempéries. Il doit se protéger et s’organiser contre ses les ennemis et les dangers extérieurs, nature, hommes, animaux. Tous ces problèmes élémentaires de l’individu sont résolus par les objets travaillés, par la constitution de groupes de coopération, et également par le progrès du savoir, par le sens des valeurs et par le sens éthique. ».

Bronislaw Malinowski, Une théorie scientifique de la culture, 1944

 Par exemple, comme les petits d’hommes sont fragiles, c’est une bonne idée de lier les parents à l’aide d’une institution comme le mariage. Vu que ce besoin de créer un milieu pour protéger les enfants est commun à tous les humains, on retrouve l’institution du mariage un peu partout. Dans le même temps, on peut observer des différences culturelles dans les pratiques du mariage. En EuroVan_Eyck_-_Arnolfini_Portraitpe, où nous avons développé des systèmes de protection sociale efficaces, le mariage a progressivement perdu sa fonction protectrice. On aura donc tendance à se marier moins et à divorcer plus que dans des sociétés où la protection sociale reste avant tout la famille.

L’anthropologue contemporain refusera de porter un jugement moral sur ces différences : pas de « c’était mieux avant » ou de « en Afrique on connaît le vrai sens du mot mariage ». Mais son relativisme est plus technique que moral : son métier consiste à éviter que son regard sur la culture de l’autre ne soit trop brouillé par sa culture d’origine. Il ne veut pas 1024px-Edwin_Long_001se trouver dans la position d’un Christophe Colomb, voyant les indiens comme des créatures exotiques et dénuées de culture. Le problème est quand le relativisme cesse d’être un outil d’enquête pour devenir une posture morale.

5. L’apparition du relativisme moral

 Beaucoup d’européens sont tétanisés face au nouveau millénaire. Ils aimeraient bien condamner fermement le terrorisme mais, d’un autre côté, ne dit-on pas que les terroristes des uns sont les résistants des autres ? Ils aimeraient bien dire que Trump n’est qu’un gros pitre vulgaire, mais, d’un autre côté, n’est-ce pas stigmatisant pour ses braves électeurs ? Si la voix de l’européen ne compte plus dans le monde actuel, c’est avant tout parce qu’il n’a rien dire. Lorsqu’il ouvre la bouche, c’est pour murmurer des « oui mais non ». Comment en sommes-nous arrivés là ?

La grande rupture fut le refus des intellectuels européens d’assumer leur universalisme. Aujourd’hui, lorsque les Africains, les Arabes et les Asiatiques demandent : « Qui êtes-vous pour proclamer des droits de l’homme après la colonisation ? », certains européens répondent : « Oui, c’est vrai, qui sommes-nous pour proclamer des droits de l’homme après la colonisation ? ». C’est n’est pas une base solide pour engager une discussion d’adulte à adulte. Pour éviter d’être accusé d’impérialisme, l’européen essaiera de ne pas prendre position sur des sujets comme l’égalité homme/femme, la laïcité ou la liberté d’expression. Il dira plutôt : « je comprends que l’on puisse penser comme vous et, d’ailleurs, vous avez peut-être raison ».

Pourtant, dire que les normes et les valeurs sont relatives à la culture est tout à fait contestable au plan théorique (nous en avons parlé ici). Mais il y a plus grave : c’est douteux au plan éthique. Il suffit d’ouvrir la déclaration universelle des droits de l’homme pour s’en rendre compte :

« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

Est-ce que ça dépend ? Est-ce qu’il faut éviter de dire ça parce que ça pourrait heurter la sensibilité culturelle de certains ?

6. Que faut-il garder du relativisme ?

La réponse est très simple. Du relativisme, il rejeter sans regret la posture morale qui consiste à affirmer que tous les points de vue se valent. Dans le même temps, il faut garder l’outil intellectuel, la flexibilité d’esprit qui permet de se mettre à la place de l’autre (j’ai décrit en détail cette compétence et son utilité ici). Ce relativisme technique, s’il est accompagné d’une morale universaliste, est le plus sûr chemin vers un monde plus juste et plus pacifique.

7. Du relativisme technique à l’universalisme moral

Voici, pour finir, un exercice qui va donner un caractère plus concret aux notions de relativisme technique et d’universalisme moral :

Bien qu’ils travaillent dans la même entreprise, A et B ne s’entendent pas bien. Un jour, A en vient à dire à B : « Tu es vraiment un fils de **** ». Sur ce, B frappe violemment A. Par chance, A s’en sort seulement avec le nez cassé et sans séquelles. Dans le bureau du directeur, B explique : « A est allé beaucoup trop loin. Dans ma culture, la famille c’est sacré. » Le directeur mène l’enquête auprès de collègues et d’amis de la même origine que B. Ils affirment comprendre la réaction violente de B. L’un d’entre eux explique : « Il faut le comprendre. L’honneur de sa famille était en jeu, il devait réagir ». Le directeur doit-il tenir compte de la culture de B et lui donner une sanction moins lourde que celle qui est prévue en de telles circonstances ? 

Pour faire l’exercice sérieusement :

1) Trouvez des arguments pour ne pas tenir compte de la culture de B

2) Trouvez des arguments pour tenir compte de la culture de B

3) Rendez un jugement et justifiez le.

Sur un sujet comme celui-là, vous avez probablement une opinion de départ, qui repose sur vos valeurs. Cet exercice vous pousse donc à faire un travail de relativisme technique : faire l’effort de trouver les bonnes raisons qu’il y aurait à ne pas penser comme vous. Il s’agit d’une étape essentielle pour rendre un bon jugement. En effet, qu’est-ce qu’un bon jugement ? C’est un travail qui suppose : 1) d’identifier les différentes opinions et leurs arguments les plus légitimes ; 2) de dépasser ces opinions pour atteindre un point de vue plus universel et donc plus juste. En l’occurrence, si j’avais à juger ce cas, je dirais quelque chose comme ça :

 C’est une très bonne chose que d’avoir le sens de l’honneur et le sens de la famille. C’est aussi important de savoir assumer ses actes. Il n’y a donc pas lieu de justifier un acte violent au nom d’une différence de culture. En outre, tenir compte de différences culturelles lorsqu’on rend la justice pose de graves problèmes pratiques. Certains employés pourraient à l’avenir s’appuyer sur cette décision et invoquer leur culture comme justification à des actes répréhensibles. La sanction de B ne doit être ni plus ni moins que la sanction prévue en de telles circonstances.

Pour un exercice supplémentaire, c’est par ici !

N’hésitez pas à présenter le jugement que vous auriez rendu dans les commentaires !

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