S’exercer à argumenter sur les sujets sensibles

La maîtrise de soi dans le désaccord est une compétence fondamentale pour le citoyen d’une société multiculturelle. Développer cette compétence suppose de pratiquer le désaccord sur des sujets peu sensibles et, une fois que l’on maîtrise l’exercice, de se confronter à des sujets sensibles.

Qu’est-ce qu’un sujet peu sensible?

Un sujet peu sensible offre avant tout une stimulation intellectuelle, il invite les participants à se focaliser sur un travail technique de production d’arguments. Les recueils d’exercices de rhétorique antiques offrent de nombreux exemples de tels sujets, qui stimulent sans déchaîner les passions. En voici un exemple :

« Le héros sans mains » (Sénèque le Rhéteur, Contr. I, 3)

Loi : celui qui prend sur le fait un adultère avec sa maîtresse, si les tue tous les deux, est libre ; un fils peut venger un acte d’adultère contre sa mère.

Un homme a perdu ses mains à la guerre. Il surprend un amant avec son épouse, de qui il avait eu un fils devenu un jeune homme. Il demande à son fils de les tuer ; le fils refuse. L’amant prend la fuite. Le père déshérite son fils. (Sur les principes de fabrication de ces sujets, voir le travail de mon collègue Benoît Sans).

Un sujet de ce type est peu sensible dans le sens où l’échange d’arguments qu’il amorcera restera ludique. Dans le cadre d’un concours de plaidoiries, il sera une occasion pour les apprentis orateurs de faire leurs gammes : trouver les meilleurs arguments, les organiser dans un discours clair et cohérent, le prononcer avec conviction et en prenant soin d’instaurer une bonne relation avec l’auditoire (pour les bases de la formation rhétorique, c’est par ici).

Qu’est-ce qu’un sujet sensible ?

Voici, à présent, des exemples de sujets sensibles. Ces sujets ont été conçus par des professeurs de collège, dans le cadre de formations et à partir de leur expérience :

Dans une école secondaire, un jeune garçon de 15 ans, Paul, ne se considère plus comme un garçon. Il commence à s’habiller comme une fille et demande à ce que ses professeurs et ses camardes l’appellent Sophie. La direction de l’établissement doit-elle accepter la demande de l’élève?

Un professeur commence à s’inquiéter des absences répétées d’une jeune fille de 14 ans. Lorsqu’il arrive à joindre ses parents, il apprend que la jeune fille est sur le point de rentrer dans son pays d’origine pour se marier avec un cousin. Le professeur doit-il engager des démarches pour retirer aux parents la garde de leur fille ?

Lors du cours de biologie consacré à l’évolution, un élève dit au professeur qu’il refuse de continuer à suivre son cours. Il explique: « La théorie de l’évolution est une forme de mécréance. On ne peut pas dire que l’homme descend du singe et d’Adam et Êve à la fois. C’est contre ma religion. ». Peut-on autoriser l’élève à ne pas assister au cours?

Le professeur d’Anglais travaille avec ses élèves sur les élections américaines. Il propose à ses élèves de voter sur les programmes des deux candidats: H.Clinton et D. Trump. Les programmes sont présentés aux élèves de façon anonyme. Après le vote, un élève se rend compte qu’il a voté pour Hilary Clinton. Il dit au professeur qu’il veut changer son vote car il n’aurait jamais voté pour une femme en connaissance de cause. Le professeur doit-il respecter cette opinion? Le professeur doit-il sanctionner cette opinion?

Dans la section coiffure d’un Lycée professionnel, une jeune fille refuse de couper les cheveux des clients masculins, au nom de sa religion. La direction de l’école doit-elle céder à la demande de l’élève?

Tous les ans, en début d’année, un repas est organisé à l’école. C’est une opportunité pour permettre aux parents et aux professeurs de se rencontrer. Cette année, la date du repas tombe en même temps qu’une fête religieuse. Faut-il déplacer la date du repas ?

Ces sujets sont sensibles dans le sens où :

  • Ils mettent en jeu nos valeurs, notre culture
  • Ils révèlent des différences profondes d’opinions
  • Ils déclenchent des émotions puissantes
  • Il peut y avoir une réelle difficulté à tolérer l’opinion opposée à la nôtre

En termes rhétoriques, nous dirons que le caractère sensible de ces sujets tient au fait que l’ethos et le pathos prennent le pas sur le logos. Dès lors que ces deux dimensions entrent en jeu, il est beaucoup plus difficile de prendre du recul par rapport à notre opinion ou de nous mettre à la place de l’autre. Il est donc vivement recommandé de ne mettre en œuvre ce genre d’exercices qu’avec les membres d’un groupe qui ont déjà appris à débattre ensemble de sujets peu sensibles. En outre, pour que l’exercice soit bénéfique aux participants, il faut apporter une attention toute particulière au dispositif.

Un dispositif pour s’exercer à l’argumentation sur les sujets sensibles

Lorsqu’on se lance dans l’argumentation sur les sujets sensibles, il faut avoir deux objectifs à l’esprit :

  • Un objectif en termes de compétence. Il s’agit que les participant développent une capacité à maintenir un climat courtois et sécurisant alors même que les sujets ont un fort potentiel polémique (ce qui demande en particulier un travail sur l’intelligence émotionnelle et sur la gestion des conflits cognitifs).
  • Un objectif en termes de valeurs démocratiques. Il s’agit que chaque participant ressorte de l’exercice en ayant développé une plus grande tolérance à l’égard des points de vue opposés  (il s’agit, en effet, du meilleur garde-fou contre le dogmatisme comme nous l’avons vu ici).

Voici comment procéder pour atteindre ces objectifs.

Dans un premier temps, chaque participant travaille à l’écrit et doit produire :

1) Un argumentaire pour appuyer son opinion sur le sujet

2) Une liste de bons arguments susceptibles de soutenir l’opposition opposée à la sienne

Cette étape est fondamentale pour atteindre l’objectif en termes de valeurs démocratiques. Des études expérimentales ont en effet montré que la production d’arguments pour une opinion opposée à la nôtre tend à modérer notre propre opinion (pour approfondir, c’est par ici).

Une fois ce travail accompli, il s’agit de passer à une seconde étape : le laboratoire du désaccord (pour une description détaillée de la méthode c’est ici).

Il s’agit de répartir les participants en trois groupes :

1) Le juge : son rôle est de rendre son jugement sur l’affaire

2) Les contradicteurs : leur rôle est de contredire le juge, de le pousser en dehors de sa zone de confort

3) Les observateurs : leur rôle est de donner un feedback au juge sur sa capacité de maîtrise de soi dans le désaccord. Pour ce faire, ils utilisent un formulaire prenant en compte les trois dimensions de la rhétorique:

 

Logos

Le participant tient compte des points de vue opposés au sien dans son discours

                     1                  2                   3                   4                   5

Ethos

Le participant est bienveillant à l’égard de ses contradicteurs

                   1                   2                   3                   4                   5

Pathos

Le participant arrive à controler ses émotions négatives et à apaiser l’auditoire

                  1                   2                   3                   4                   5

 

En pratique, le dispositif ressemble à ça:

Capture d’écran 2017-07-13 à 15.40.50Ainsi, les observateurs développent une capacité à repérer les comportements susceptibles d’envenimer ou, au contraire, d’apaiser la discussion. Le juge peut bénéficier de ce feedback pour développer sa capacité de maîtrise de soi dans le désaccord. Les contradicteurs, quant à eux, expérimentent les comportements pouvant faire déraper un désaccord en dispute. En outre, ils passent généralement un bon moment. C’est là un point fondamental : ce dispositif permet aux participants de garder à l’esprit qu’ils sont engagés dans un exercice. Cela permet de donner un caractère ludique à l’argumentation sur les sujets sensibles. L’objectif étant, bien sûr, que les participants transposent cette capacité à prendre du plaisir dans la controverse à leur vie citoyenne.

Et vous, quel serait votre jugement sur ces sujets sensibles ? Pour vous exercer à le rendre avec tact, c’est par ici!

Vous êtes confrontés à des situations sensibles dans votre environnement professionnel ? N’hésitez pas à me contacter : il doit y avoir une solution rhétorique à votre problème.

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