Pourquoi il ne faut jamais négliger l’ethos et le pathos…

Dans son discours du 19 septembre 2017 à l’assemblée générale des Nations Unies, le président Trump a alterné entre le bon et le trop mauvais pour que ça passe…Apprenons de ses erreurs en révisant 2 concepts clefs de la rhétorique : l’ethos et le pathos.

L’ethos : conjuguer bon sens, bienveillance et vertu

Selon Aristote, l’ethos, l’image de l’orateur, est la plus importante de toutes les preuves. En effet, si un orateur nous apparaît peu crédible, tous ses efforts pour nous convaincre seront vains. C’est le problème des personnalités clivantes comme Donald Trump : une grande partie de leurs auditoires ont de tels aprioris que rien de ce qu’ils diront ne pourra faire évoluer les opinions. Bien sûr, ces aprioris ne se fondent pas sur rien : c’est bien souvent parce que ces personnalités ont, apparition après apparition, négligé les critères d’un bon ethos qu’elles sont devenues clivantes…

Par conséquent, je vous recommande de travailler dès maintenant les trois critères d’un ethos crédible avant que vous ne deveniez des super stars : la bienveillance, la vertu et le bon sens.

Lorsque vous prenez la parole en public :

  • Vous apparaîtrez bienveillants si vous accordez plus de temps et d’importance à ce qui vous rapproche des autres qu’à ce qui vous en distingue. Bien sûr, nous avons des adversaires. Mais si vous vous montrez charitable, même avec les plus virulents, cela ne sera pas perçu comme un signe de faiblesse mais de hauteur.
  • Vous ferez preuve de vertu en évitant de propager des informations fausses et, si vous cela vous arrivait par mégarde, en reconnaissant votre erreur.
  • Vous ferez preuve de bon sens, enfin, en témoignant du respect pour les opinions qui sont dans l’air du temps, même si c’est pour les contester dans un second temps.

Voyons, à présent, comment s’en sort Donald Trump du point de vue de l’ethos.

Trump a bâti sa carrière politique en se présentant comme l’homme qui osait renouer avec le bon sens face à des représentants du « système » déconnectés des préoccupations des braves gens. C’est au niveau de la vertu et de la bienveillance qu’il a trop souvent péché.

En l’occurrence, Donald Trump ouvre son discours à l’ONU avec une pensée pour les victimes des ouragans qui venaient de frapper les Etats-Unis. Dans la foulée, il remercie les chefs d’État, présents dans la salle, qui ont apporté leur aide. C’est une très bonne entrée en matière. Dommage que cela se gâte si rapidement…

Moins d’une minute après le début de son discours, Trump se lance dans une autocongratulation de la puissance américaine : « Heureusement, les Etats-Unis ont eu des performances exceptionnelles depuis l’élection du 8 novembre » ; « Le chômage est au plus bas depuis 16maxresdefault ans et, grâce à nos réformes, plus de gens ont un travail que jamais auparavant » ; « nous allons dépenser 700 milliards pour notre défense. Notre puissance militaire va bientôt être plus forte que jamais »…

Ce n’est pas très malin. Il suffit de se mettre deux secondes à la place des auditeurs pour comprendre qu’une telle tirade n’impressionne pas. Bien au contraire : elle ruine la bienveillance (pour qui il nous prend ?) et la vertu (pour qui il se prend ?) de l’orateur.

Le pathos : susciter ce qu’il y a de meilleur en l’autre

Venons à la seconde preuve rhétorique : le pathos, la disposition de l’auditoire. L’objectif d’une prise de parole en public est d’influencer le jugement du public vers ce qui nous semble juste, beau ou utile. Comme le note Aristote dans le livre 2 de sa Rhétorique, les passions sont le plus puissant levier du changement d’opinion. Pour prendre un exemple trivial, on peut défendre un voleur de pommes en jouant sur la pitié (« vous imaginez la détresse de ce pauvre homme ? »).

En l’occurence, l’enjeu est d’amener la communauté internationale à faire corps face à la menace nord-coréenne. Lorsqu’il s’agit ainsi de créer la concorde pour relever un défis, il existe deux grandes stratégies émotionnelles :

·    De la gratitude au courage

·    De la peur à la colère

La première stratégie consiste à dire quelque chose comme : « Nous sommes confrontés à de grands dangers. Face à une situation aussi grave, nos ancètres ont eu la force de résister et de vaincre. Ils se sont sacrifiés pour nous donner la vie. Il est temps de nous montrer dignes de leur héritage ».

La seconde stratégie consiste à se concentrer non pas sur les qualités de la communauté que l’on cherche à rassembler mais sur les défauts de l’ennemi que l’on veut vaincre.

C’est manifestement cette stratégie que privilégie Trump dans le passage de son discours qui a été le plus commenté (la menace d’une destruction totale de la Corée du Nord). Avant d’en arriver là, le président américain était assez bien parti, avec le bon sens qui le caractérise :

« Si la majorité vertueuse ne s’oppose pas à la minorité malfaisante, c’est le mal qui triomphe. Quand les peuples et les nations décentes deviennent des spectateurs de l’histoire, les forces de la destruction ne font que se renforcer. »

Ensuite, au-lieu de s’atteler à exalter les vertus de la communauté qu’il cherche à rassembler, il se consacre exclusivement au blâme de l’ennemi :

« Aucune nation n’a montré plus de mépris pour les autres nations et pour le bien être de son propre peuple que la Corée du Nord. Elle est responsable de la famine de millions de Nord-Coréens et de l’emprisonnement, de la torture, de la mort et de l’oppression d’innombrables autres. »

Tout ceci est vrai, mais en insistant sur la corde de la peur et de la colère, il dessert son ethos et divise son auditoire. C’est également le problème dans le passage qui a fait tant de bruit:

« Les États-Unis ont une grande patience, mais si nous sommes forcés de nous défendre ou de défendre nos amis, nous n’aurons d’autre choix que de détruire complètement la Corée du Nord. »

Juste après ces mots, Trump nuançait son propos : « heureusement, ce ne sera pas nécessaire. C’est bien là vocation des Nations-Unies. » Trop tard, le mal est fait : en faisant le choix de l’outrance, Trump a ruiné sa capacité à incarner l’homme providentiel et rassembleur, capable de mener la communauté vers le triomphe du bien.

C’est un vrai problème car il y a sur le fond des éléments du discours de Trump avec lesquels on pourrait être en accord. Mais l’image qu’il construit et les émotions qu’il cherche à produire le discréditent.

Voilà ce qu’il en coûte ne négliger l’artisanat rhétorique.

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