Prise de parole en public: comment faire mieux que bien?

Le 26 septembre 2017, le président Emmanuel Macron a délivré un grand discours sur l’Europe. C’était pas mal du tout. Voyons ce que l’on peut en tirer pour développer votre compétence d’orateur.

Invention

 En rhétorique, l’invention est l’étape de sélection de la matière du discours. Sur ce point, le travail de Macron est loin d’être exemplaire : il y avait beaucoup, beaucoup trop de choses. Le comble est qu’il a trouvé le moyen d’être trop dense alors même qu’il a parlé pendant près de 2 heures.

Retenez bien ça : Macron peut se permettre de parler si longtemps et de tant de choses parce qu’il est un personnage de premier plan. Il peut compter sur un service de communication et sur des journalistes attentifs pour diffuser les idées clefs de son intervention. La plupart d’entre nous n’avons pas ce luxe. Nous ne pouvons faire l’impasse sur un travail rigoureux de sélection d’une ou deux grandes idées dans le flux de notre pensée.

Un jour, Churchill débuta une allocution en disant : « Je vais vous faire un long discours car je n’ai pas eu le temps d’en préparer un plus court ». À méditer !

 Disposition

Le discours d’Emmanuel Macron est organisé autour de 6 clefs pour relancer le projet européen (défense européenne, migration, numérique, convergence sociale et fiscale, culture et démocratie). C’est trop. Néanmoins, Macron s’en sort honorablement car les thèmes sont hiérarchisés pour permettre une bonne gestion de l’intensité :

–      Des questions brulantes au début, pour capter l’attention

–      Des questions techniques au milieu, pour se mettre en vitesse de croisière

–      Des questions de civilisation à la fin, pour terminer sur note consensuelle

Style

 Sur le style, Macron alterne entre le très bon et le faux pas.

Côté plus :

–      Un goût pour les références historiques, littéraires et philosophiques

–      Une capacité à circuler entre les ethos : pédagogue, expert, militant, penseur, leader

Côté moins :

–     Une tendance à se lancer dans des improvisations théorico-poétiques assez obscures.

En l’occurrence, il nous a gratifié d’un passage sur les « intraduisibles ». À la base, l’idée est sympathique : il y a beaucoup langues en Europe, cela crée de la complexité mais aussi de la richesse. Mais à trop tirer sur ce thème, il se perd un peu:

« Nos blocages, bien souvent, ne sont pas des blocages fondamentaux mais des intraduisibles. C’est une différence de langue, de culture, c’est ce qui fait que quand on prononce le mot dette, il n’a pas tout à fait le même sens et les mêmes implications en France et en Allemagne. Il faut prendre cela en compte quand on se parle. Alors nos débats politiques sont toujours plus compliqués en Europe que dans le reste du monde. Car en quelque sorte, le Sisyphe européen a toujours son intraduisible à rouler. »

La métaphore est audacieuse mais, jusque là, on suit plutôt bien. Jusqu’à quand ? Voyons la suite :

« Mais cet intraduisible c’est notre chance. C’est la part de mystère qu’il y a dans chacune et chacun. Et c’est la part de confiance qu’il y a dans le projet européen. C’est le fait qu’à un moment donné, ne parlant pas la même langue, ayant cette part d’inconnue et d’irrésistible différence, nous décidons de faire ensemble alors que nous aurions dû nous séparer. Alors je revendique cette part d’intraduisible, d’irréductible différence, parce que je veux imaginer Sisyphe heureux ».

Je me suis senti un peu gêné à ce moment du discours. En transcrivant et en relisant, j’ai trouvé ça plus solide. C’est le problème du style de Macron : il est trop sophistiqué pour l’oral. Pour les puristes, son style s’apparente à celui prôné par l’école de Rhodes: de longues phrases dont les propositions s’enchaînent pour créer un effet d’attente avant de restaurer l’équilibre à la fin. Ce style contribua au succès de Cicéron. À l’heure de Twitter, on peut douter de son efficacité.

 Mémoire

Très bon travail ici : l’orateur a bien intégré son propos et peut donc se consacrer à sa relation avec le public. Il est suffisamment détaché de son texte pour laisser libre court à l’improvisation, avec des résultats plus ou moins heureux.

 Performance

Au niveau de la performance, enfin, Macron cherche à communiquer avec le public, il sait circuler entre différents registres émotionnels (enthousiasme, gravité, sérénité, indignation, optimisme) et il tente des choses. Du coup, ce n’est pas parfait mais c’est intéressant.

Une source d’imperfection est, encore une fois, que c’est beaucoup trop. Il y a donc des passages à vides. Dans ces moments, il a tendance à en faire trop pour se relancer, ce qui donne un langage corporel assez discordant, proche de celui d’un Nicolas Sarkozy. Lorsqu’il est dans un temps fort, il peut également avoir tendance à se laisser dépasser par son enthousiasme. Sa péroraison en est un très bon exemple. C’est très bien du point de vue de l’énergie, mais il se perd au niveau du contenu. Ses derniers mots sont toutefois puissants et pertinents :

« La responsabilité que prennent aujourd’hui les gestionnaires, c’est de laisser notre jeunesse dans la main de tous les extrêmes. C’est d’offrir à notre jeunesse un avenir qui n’aura pas notre luxe, celui de choisir son propre destin. C’est de promettre notre jeunesse à tous les bégaiements de l’histoire. Alors je le dis, à tous les dirigeants d’Europe. Quelques soient les difficultés, quelques soient les soubresauts, nous n’avons qu’une responsabilité. Celle à laquelle notre jeunesse nous oblige, celle pour les générations qui viennent: celle de gagner leur gratitude, sinon nous mériterons leur mépris. »

Monsieur Macron, c’est du beau travail. Cela pourrait être encore mieux, en vous faisant aider.

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