Les indispensables de l’art rhétorique (2): avez-vous un style oratoire oriental ou occidental ?

Nous poursuivons notre découverte des indispensables de l’art rhétorique avec Comparative Rhetoric de George A. Kennedy (1998).

De quoi parle le livre ?

Cet ouvrage, riche et passionnant, nous propose une étude comparée des arts oratoires depuis les sociétés sans écriture (aborigènes d’Australie, indiens d’Amérique…) jusqu’aux premiers traités de rhétorique dans la Grèce et la Rome antique.images

 L’intérêt théorique

L’intérêt théorique du livre est de décrire deux grands types de cultures rhétoriques : la culture de la conciliation et la culture du conflit.

L’hypothèse de l’auteur est que c’est la conciliation qui fut la vocation première la rhétorique. Dans les sociétés sans écriture, d’abord, puis dans les civilisations indiennes, égyptiennes et chinoises ensuite la parole publique servait avant tout à restaurer la concorde après les crises et à renforcer le socle de valeurs communes. En d’autres termes, la rhétorique avait une fonction épidictique, notion que nous avons déjà approfondie ici.

Bien sûr, cela ne signifie pas qu’il n’y avait pas de place pour la confrontation des idées dans les sociétés traditionnelles et dans les civilisations non-occidentales. Cela signifie plutôt qu’au cœur même de l’opposition, on préférait l’esquive à l’invective, le tact à l’attaque. Un bon exemple en est un texte d’un vizir égyptien sous la XI° dynastie (entre -2160 et -1938 avant notre ère), l’Enseignement de Ptahhotep.

Dans ses recommandations rhétoriques à l’égard scribes, des fonctionnaires et des juges, il écrivait notamment :

« Si tu es face à un contradicteur qui est ton égal, agis en sorte que ta supériorité sur lui se manifeste par le silence, alors même qu’il parle mal. Il se discréditera aux yeux des autres faisant ainsi ta renommée »

L’objectif semble donc de parvenir à l’emporter non pas en abaissant l’autre mais en le surpassant en dignité.

Notre espace public occidental est, au contraire, saturé de débats virulents où les invectives vont bon train. Cette caractéristique de la culture rhétorique occidentale serait le produit de la première expérience de démocratie directe dans la Grèce du Vème siècle avant notre ère :

« L’acceptation de la décision à la majorité, même à une voix près, a d’importantes conséquences pour la pratique rhétorique. Si un orateur n’a pas à sécuriser un consensus mais seulement une majorité, il n’a pas besoin de chercher à être conciliant avec ses opposants les plus extrêmes. Il peut consacrer ses efforts à renforcer l’adhésion de ceux qui sont déjà favorablement disposés et à convaincre les indécis. Un moyen efficace est alors de diaboliser les opposants et leurs idées. »

En somme, dans des sociétés où ce qui est vrai, juste ou utile était déterminé par la tradition et la religion, il y avait des limites claires et consensuelles à ce que l’on pouvait dire et ne pas dire. La révolution démocratique grecque fit voler en éclat les certitudes et les tabous : ce serait désormais aux citoyens de déterminer par le vote le vrai, le juste et l’utile. Cette liberté de pensée et de parole allait permettre un dynamisme sans précédent, donnant un avantage décisif à l’Occident sur les autres civilisations. Le côté plus sombre de l’histoire est que, en s’engageant dans des échanges d’arguments toujours plus acérés, les Occidentaux émoussaient peut-être leur capacité à faire preuve d’un tact des mots.

L’intérêt pratique

Bien sûr, le processus de globalisation tend à atténuer la distinction que propose Kennedy entre sociétés traditionnelles, où la parole publique se doit d’être consensuelle et sociétés démocratiques, où les conflits sont mieux tolérés (pour une étude récente sur la question, c’est par ici). Dans le même temps, à l’heure de la multiculturalité, les contacts entre ces deux cultures rhétoriques se multiplient. Ces rencontres ont pu prendre des tournures tragiques, comme avec l’affaire des caricatures de Mahomet. Il s’agissait bien là d’un conflit entre une culture du tabou et une culture de la liberté d’expression.

Concrètement, se préparer à circuler pacifiquement entre les cultures rhétoriques suppose un travail sur deux compétences : le tact des mots et la flexibilité des points de vue.

  •  Le tact des mots

L’objectif est de parvenir à exprimer le fond de notre pensée d’une manière qui ne soit pas blessante pour l’autre. Cela passe : (1) par un travail de maîtrise de soi pour se retenir de parler trop vite lorsque nous sommes en désaccord avec quelqu’un (pour un description détaillée de cette compétence, c’est par ici); (2) par un travail sur le style pour choisir les mots les plus justes (pour des exercices à cette fin, c’est ici et ici)

  • La flexibilité des points de vue

L’objectif est de parvenir à rester calme, lucide et bienveillant lorsque nous sommes confrontés à des points de vue radicalement opposés au nôtre. Cela passe par un travail qui consiste à soutenir des points de vue opposés sur des questions de plus en plus sensibles (pour pratiquer cet exercice, c’est par là).

Cette note de lecture est un complément à la formation rhétorique par les exercices que vous trouverez ici.

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