Discours de Macron au Congrès: il y a un problème

Le lundi 9 juillet 2018, Emmanuel Macron s’est adressé aux parlementaires et aux sénateurs réunis en “Congrès” à Versailles. Ce discours est un objet rhétorique fascinant. Il pourrait aussi devenir une institution très utile à la démocratie française. Malheureusement, je ne suis pas sûr que le président ait bien compris l’enjeu…

Faut-il contenir la rhétorique présidentielle?

Pour commencer, il faut resituer ce discours dans son contexte historique. Le fait que le chef de l’État s’adresse directement aux parlementaires n’a rien d’évident: cela pose des questions d’équilibre des pouvoirs. Une loi avait d’ailleurs interdit au président de venir s’adresser en personne aux parlementaires afin de limiter son influence sur le pouvoir législatif (la loi de Broglie du 13 mars 1873).

La constitution de la Vème République se caractérise par une même volonté de contenir la rhétorique présidentielle. C’est en effet le rôle du premier ministre, et non celui du président, que de venir défendre la politique du gouvernement face aux parlementaires. Le premier ministre a également la possibilité de soumettre au vote “la responsabilité du Gouvernement sur son programme” (article 49 alinéa 1). Le président, pour sa part, n’est censé communiquer avec les deux assemblées (Parlement et Sénat) que “par des messages qu’il fait lire et qui ne donnent lieu à aucun débat. Hors session” (Article 18 de la Constitution du 4 octobre 1958).

En 2008, et en rupture avec cette tradition, Nicolas Sarkozy faisait modifier l’article 18 la constitution en lui ajoutant: “Il peut prendre la parole devant le Parlement réuni à cet effet en Congrès. Sa déclaration peut donner lieu, hors sa présence, à un débat qui ne fait l’objet d’aucun vote” (Article 18 de la Constitution du 4 octobre 1958 en vigueur depuis le 25 juillet 2008).

Cette démarche avait alors été perçue comme un risque de dérive vers une monarchie républicaine: pourquoi donner encore plus de moyens de communication à un président que l’on voyait déjà beaucoup? (Sarkozy était surnommé l’ “omniprésident’) Est-ce démocratique que de présenter aux parlementaires un discours auquel ils n’ont pas le droit de répondre? (Sur les débats provoqués par l’introduction de ce discours présidentiel, voir par exemple ceci et cela).

La dérive vers un pouvoir exécutif toujours plus présent et puissant ne doit bien sûr pas être écartée. En abordant le discours au congrès dans une perspective rhétorique, on peut cependant envisager l’utilité que pourrait avoir cette institution discursive pour le bon fonctionnement d’une démocratie.

Entretenir un socle commun de valeurs

Pour comprendre l’intérêt que pourrait avoir un tel discours, il faut repartir de la rhétorique d’Aristote et, plus précisément, de sa théorie des trois genres de discours. Dans son traité, dont l’objectif était de former à la prise de parole en démocratie, Aristote analyse les techniques rhétoriques propres à trois genres de discours, à trois institutions nécessaires au bon fonctionnement d’une démocratie. Ainsi, pour contribuer à la bonne marche de la cité, le citoyen doit être capable de produire des discours de 3 types:

  1. Des discours délibératifs, où il s’agit de défendre les options que l’on juge les plus utiles sur les questions d’intérêt général;
  2. Des discours judiciaires, où il s’agit de déterminer si un comportement a enfreint une règle et, le cas échéant, de justifier la sanction qui sera la plus appropriée;
  3. Des discours épidictiques, où il s’agit de renforcer le socle de valeurs communes d’une communauté.

Dans ce dernier type de discours, la technique préconisée par Aristote consiste à faire l’éloge d’un héro qui aurait incarné par ses actes les valeurs chères à la communauté (pour aller plus loin sur la théorie et la pratique de l’épidictique, c’est par ici). On trouve une application à la lettre de la recommandation d’Aristote dans les discours sur l’état de l’Union que prononcent les présidents américains en début d’année. Cette tradition fut introduite par Ronald Reagan dans son discours de 1982:                              

Il y a seulement deux semaines, au milieu d’une terrible tragédie, sur le fleuve Potomac, nous avons encore vu l’esprit de l’héroïsme américain dans ce qu’il a de meilleur — l’héroïsme de sauveteurs dévoués sauvant de l’eau glacée les victimes du crash. Et nous avons vu l’héroïsme d’un de nos jeunes employés du gouvernement, Lenny Skutnik, qui, lorsqu’il a vu une femme lâcher prise sur le câble lancé par l’hélicoptère, s’est jeté dans l’eau pour la sortir du danger.

L’éloge repose sur la technique de l’amplification, telle que décrite par Aristote dans son traité :

Comme l’éloge se tire des actions et que le propre de l’honnête homme est d’agir par choix, il faut s’efforcer de démontrer que l’agent agissait par choix. Il est également utile de montrer qu’il a souvent agit de même ; aussi faut-il interpréter les coïncidences et les hasards comme des actes intentionnels ; car si l’on produit plusieurs actions semblables, elles sembleront indices de vertus et d’intentions. (Rhét. I, 9, 1367b)

Il s’agit donc, pour l’orateur, de représenter ce qui pourrait être de simples coïncidences comme des actes intentionnels. Ainsi, les actes du héros apparaîtront comme des indices de vertu. C’est ça l’art de la rhétorique épidictique : montrer les gens un peu meilleurs qu’ils ne le sont, montrer le monde un peu plus beau qu’il ne l’est, montrer le futur un peu plus brillant qu’il ne le sera ; et faire tout cela non pas pour endormir les foules, non pas pour tromper les gens. Le faire parce que ça fait du bien. Le faire parce que cela redonne l’inspiration nécessaire pour accomplir de grandes choses.

Bien sûr, l’utilité du discours épidictique pour la démocratie tient à son équilibre avec des institutions où s’exercent le débat et la critique. Sans cet équilibre, le discours épidictique devient un discours de propagande. D’où l’importance d’un rituel pour marquer le fait que le discours épidictique est une parenthèse dans la vie de la démocratie (Voir, sur ce point, les travaux d’Emmanuelle Danblon sur le “comme si” du discours épidictique). Aux États-Unis, par exemple, le président entre dans la chambre en traversant une haie d’honneur formée par les républicains et les démocrates qui l’applaudissent. Il s’agit donc de signifier que l’on suspend les oppositions partisanes le temps d’un discours (voici, par exemple, une des entrées d’Obama).

Un bon argument pour instaurer et maintenir de tels rituels épidictiques dans les démocraties modernes est que si les institutions laïques et républicaines ne s’en chargent pas, le besoin de sens et d’appartenance des citoyens est récupéré par des institutions qui ne sont ni laïques ni républicaines (j’avais développé ce point ici).

Le message du président français au congrès remplit-il une fonction épidictique?

À ce jour, 3 présidents français se sont essayés au discours au congrès: Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron.

Il y avait dans le discours de Nicolas Sarkozy (dont la transcription est disponible ici), deux éléments qui permettaient de penser que l’orateur avait eu l’intuition de la fonction épidictique de ce nouveau rendez-vous. Le premier élément est que l’intention exprimée par l’orateur était précisément de redéfinir les valeurs de la France dans le contexte de la crise économique de 2008:

Une crise d’une telle ampleur appelle toujours une remise en cause profonde. On ne peut pas assister à une catastrophe pareille sans remettre en cause les idées, les valeurs, les décisions qui ont conduit à un tel résultat.

Le deuxième élément est que pour renforcer le socle de valeurs communes, Sarkozy proposait une lecture mythifiée de l’histoire de France:

Nous devons nous souvenir des Trente Glorieuses non avec nostalgie mais pour nous rappeler que ce miracle d’un idéal républicain en prise avec les réalités de son temps et tirant de la France ce qu’elle a de meilleur est toujours possible quand nous sommes rassemblés.

De son côté François Hollande, et alors même qu’il avait cherché à se démarquer de son prédécesseur en jouant la carte du “président normal”, éprouva le besoin de prononcer un discours au congrès. Encore une fois, il s’agissait de réaffirmer les valeurs de la république française dans un contexte de crise: Hollande pris la parole 3 jours après les attentats qui avaient frappé la France le 13 novembre 2015:

Nous éradiquerons le terrorisme parce que les Français veulent continuer à vivre ensemble sans rien craindre de leurs semblables. Nous éradiquerons le terrorisme parce que nous sommes attachés à la liberté et au rayonnement de la France dans le monde. Nous éradiquerons le terrorisme pour que la circulation des personnes, le brassage des cultures demeurent possibles et que la civilisation humaine s’en trouve enrichie. Nous éradiquerons le terrorisme pour que la France continue à montrer le chemin. Le terrorisme ne détruira pas la République car c’est la République qui le détruira.

Bien sûr, on peut reprocher aux orateurs de faire preuve d’opportunisme en mobilisant les valeurs, les symboles et le contexte pour faire passer leur agenda politique. Par exemple, c’est dans ce discours que François Hollande annonçait l’instauration de l’état d’urgence. Ces critiques sont légitimes car on ne crée pas une institution épidictique par la simple réécriture d’un article de loi. Si l’on veut que les citoyens acceptent de suspendre leur vigilance critique afin d’éprouver, le temps d’un discours, un sentiment de concorde, ils doivent s’habituer au rituel. Cela peut prendre du temps et cela suppose en outre que les orateurs aient l’envie et la capacité de faire passer le renforcement des valeurs communes avant la défense de leurs choix politiques. C’est précisément sur ce point que le président Macron pourrait passer à côté de la fonction épidictique du discours au congrès.

Ce qui cloche chez Macron

Le ton du discours prononcé par Emmanuel Macron le 9 juillet 2018 est donné dès les premières secondes avec une longue séries de phrases en “je”. Cela laisse assez peu de place à l’ambiguïté sur la fonction qu’il donne à ce discours. Il s’agira d’un discours de justification:

Il y a une chose que tout président de la République sait, il sait qu’il ne peut pas tout, il sait qu’il ne réussira pas tout. Et je vous le confirme, je sais que je ne peux pas tout, je sais que je ne réussis pas tout. Mais mon devoir est de ne jamais m’y résoudre et de mener inlassablement ce combat.

Bien sûr, les autres présidents français et leurs homologues américains profitaient de ce discours pour justifier leurs orientations politiques. Mais ils ne faisaient pas que ça. En comparaison, la pratique de Macron oriente résolument le discours au congrès vers une unique fonction de service après vente de la politique du président. Et Macron pourrait porter un coup encore plus fatal au potentiel épidictique de cette institution à l’avenir. C’est là l’enjeu de ce passage:

J’ai demandé au Gouvernement de déposer dès cette semaine un amendement au projet de loi constitutionnelle qui permettra que, lors du prochain Congrès, je puisse rester non seulement pour vous écouter, mais pour pouvoir vous répondre.

Si cette nouvelle mesure sera probablement présentée comme une démocratisation du message du président au congrès, je pense qu’il faut plutôt y voir une annihilation de son potentiel épidictique. Plutôt que de créer les conditions nécessaires à ce que le président se présente en garant de valeurs et d’un récit qui dépasse les clivages partisans, le dispositif de questions/réponses figera probablement l’orateur dans un costume de chef de la majorité défendant son bilan face à l’opposition. Ce droit de réponse octroyé au président fera, en outre, céder une digue que la constitution prévoyait entre les pouvoirs exécutifs et législatifs.

Quoi qu’il en soit et quoi qu’il advienne, la suite de l’histoire de discours sera passionnante à analyser d’un point de vue rhétorique.

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