Un conseil pour ceux qui savent argumenter

Il y a quelques semaines, j’ai sorti une vidéo où je dénonçais l’arnaque de la communication non-verbale. J’appuyais ma position sur trois arguments:

  1. L’idée selon laquelle une grande partie de la communication serait non verbale n’est pas scientifiquement démontrée. En particulier, le fameux chiffre selon lequel 93% de la communication serait non-verbale est une extrapolation grossière à partir d’une étude aux résultats beaucoup plus modestes.
  2. Plusieurs études ont testé les compétences d’experts en communication non-verbale: leur capacité à décrypter les pensées et les émotions à partir de la posture, des micro-expressions ou des mouvements des yeux n’est pas supérieure au hasard.
  3. Quand bien même on développerait une science du non-verbal, elle ne nous aiderait pas à mieux communiquer. En effet, si votre interlocuteur est occupé à décrypter vos gestes, il n’écoute pas ce que vous dites. Et, de votre côté, si vous êtes focalisé sur votre posture, vous n’êtes pas dans votre discours.

Bien sûr, tous ces arguments peuvent être soumis à la critique. On pourrait par exemple tester la validité de l’argument n°2 en disant: “le fait que certains experts en non-verbal n’aient pas été capables de démontrer leur expertise en condition expérimentale ne signifie que tous les experts en non-verbal sont incompétents”. Je réitère d’ailleurs mon appel: je lirai avec plaisir toute étude démontrant l’existence et l’efficacité de la communication non-verbale.

“Tu dis ça parce que tu es formateur en rhétorique”

C’est le commentaire qui est revenu le plus souvent, avec ses variantes “tu prêches pour ta paroisse”, “tu es biaisé”.

Les amis…évidemment que je suis biaisé! Mon travail consiste à vous donner des outils pour élaborer des discours si captivants que le public n’aura que faire de la manière dont vous placez vos mains ou dont vous vous grattez le menton.

Et c’est justement parce que j’avais conscience de mon biais que j’ai appuyé ma position sur des arguments. Parce que l’objectivité n’est pas l’absence de subjectivité, c’est un effort pour produire des arguments valides à partir de données vérifiables (et si la distinction entre vérité et validité n’est pas limpide pour vous, c’est par ici).

Je voudrais donc m’adresser ici à tous ceux qui font l’effort d’argumenter, à ceux qui n’ont pas peur de confronter les croyances s’ils pensent avoir de bons arguments: préparez-vous à ce que l’on vise votre personne plus que vos arguments. Pour cause: l’ad hominem est la stratégie la plus simple et la plus efficace pour déstabiliser un interlocuteur.

L’éloge et le blâme

Heureusement, il existe un outil rhétorique qui permet justement de mieux nous préparer à anticiper les attaques sur la personne: les lieux de l’éloge et du blâme.

À chaque situation de prise de parole correspond, en quelque sorte, une commode avec différents tiroirs dont on peut tirer les arguments. On nomme ces tiroirs des lieux.

En l’occurrence, quand un orateur préparait l’éloge d’un héros ou d’un dignitaire, il puisait ses arguments de 4 grands tiroirs:

L’origine (“Il est issu d’une famille illustre”/ “Malgré ses origines modestes il su gravir les échelons”).

La compétence (“Elle s’est formée auprès des plus grands”).

Le caractère (“Elle est le courage incarné”). 

Les actes (“Il a su rétablir la paix dans notre ville”).

Comment se préparer à déplaire?

Vous pouvez aujourd’hui utiliser ces mêmes lieux pour identifier les fragilités de votre image publique et anticiper les attaques ad hominem.

Maintenant à vous: immunisez-vous en identifiant la chose la plus blessante que l’on pourrait dire au sujet de votre origine, de votre compétence, de vos actes et de votre caractère.

Vous venez d’une bonne famille? On vous suspectera de ne pas mériter votre réussite.

Vous avez un beau diplôme? On vous dira que les diplômes ne valent rien en comparaison de l’expérience.

Vous n’avez pas de diplôme? On mettra en cause votre expertise.

Vous prétendez mettre à l’épreuve les croyances des autres? On vous suspectera de ne pas remettre en cause les vôtres. 

Vous prétendez être mu par la franchise? On vous suspectera d’être mu par l’agressivité.

Vous essayez d’être pondéré dans vos propos? On vous accusera de ne pas être assez direct. etc…

Bien sûr, vous en ferez ce que vous voudrez, mais je vous conseille d’utiliser cet outil dans une stratégie de défense et non d’attaque. Rétablissez la vérité à votre sujet puis recadrer votre interlocuteur en lui demandant de se focaliser sur la vérité des affirmations et la validité des arguments plutôt que sur votre personne. Et vous le ferez d’autant plus facilement que l’attaque personnelle ne vous fera rien: vous l’aviez déjà anticipée.

Vous voulez atteindre l’excellence rhétorique et avoir toujours un coup d’avance? Ma toute nouvelle formation en ligne est faite pour vous.

Je voudrais aussi vous dire que, tous les mois, je partage un article inédit avec les abonnés à ma liste email privée. J’aime bien ce côté club fermé: savoir que je m’adresse à des gens qui ont fait un pas dans ma direction, qui prennent vraiment au sérieux le développement de leur compétence rhétorique. Si cela vous dit, c’est par ici. Je vous retrouve le 1er mai avec un article dans lequel que je vous dirai comment exercer votre style.

Prenez soin de vous!

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