Prise de parole en public: tout ce qu’il ne faut pas faire

Chaque année, le président de la commission européenne présente son discours sur l’état de l’Union. Année après année, ce discours offre une compilation de tout ce qu’il ne faut pas faire lorsqu’on prend la parole en public.

Profitons-en pour réviser les 5 canons de la rhétorique : l’invention, l’arrangement, le style, la mémoire et la performance.

 Invention 

L’invention est l’étape où l’orateur rassemble la matière de son discours. Il s’agit donc de se demander : que dois-je présenter étant donné la situation, l’auditoire et les contraintes de temps ?

En l’occurrence, Jean-Claude Juncker prend la parole dans une Europe en crise (terrorisme, Brexit, arrivée massive de migrants, montée du populisme et de l’euro-scepticisme). Et le fait est qu’il aborde bien ces problèmes. Il va même au-delà du service minimum en prenant position sur des questions sensibles : réaffirmation des valeurs de l’Union, charge contre la dérive autoritaire en Turquie, renforcement de l’exécutif européen en le dotant d’un vrai président.

Ceci dit, ces quelques prises de position sont noyées dans un flux de faits, de propositions et de résultats sans intérêt pour le grand public. Était-ce bien le lieu et le moment pour présenter les vertus du « nouveau cadre de l’UE sur l’examen des investissements » ou d’annoncer l’ouverture de négociations commerciales l’Australie et la nouvelle Zélande?

Disposition

La disposition est l’étape d’organisation du discours. Il s’agit de penser de façon stratégique : quel chemin faire parcourir à l’auditoire pour maximiser l’impact? Bien sûr, la disposition doit aller de paire avec la performance de l’orateur : c’est par le ton, le rythme et le volume qu’il tirera le meilleur des parties de son discours. Sur cet aspect, les choses se gâtent…

Certes, Juncker semble avoir intégré la fonction de l’introduction : « Lorsque je me suis présenté devant vous l’an dernier à la même période, ma tâche était, d’une certaine façon, plus facile. » Ces mots instaurent un peu de gravité, donnent envie d’en savoir plus.

De même, il referme son discours en utilisant un paradeigma, la figure rhétorique qui convoque un précédent historique pour guider l’action dans le présent :

« L’Europe n’est pas vouée à l’immobilisme. Elle doit le refuser. Helmut Kohl et Jacques Delors m’ont appris que l’Europe n’avance que quand elle fait preuve d’audace. Avant de devenir réalité, le marché unique, l’espace Schengen et la monnaie unique étaient considérés comme de simples vues d’esprit. »

Le problème, donc, ne vient ni de l’introduction, ni de la conclusion. C’est entre les deux que ça cloche : c’est tellement touffu, c’est présenté sur un ton si monocorde que j’ai dû lire la transcription pour comprendre la structure. Si un étudiant me fait ça, c’est zéro.

Le style

Le style est un élément fondamental de l’allocution orale. Il faut bien comprendre que le style ne sert pas seulement à faire joli. C’est par le style que l’on peut véritablement créer un événement, aller au-delà de la fonction informative du discours pour fédérer, exalter ou disposer à l’action. Voyons un exemple du manque de style de M. Juncker.

Nous sommes dans la partie du discours qui porte sur les valeurs de l’Union. L’orateur s’élance :

« Pour moi, l’Europe est un projet plus vaste que le marché unique, la monnaie, l’euro. Elle a toujours été une question de valeurs. »

 Absolument, j’en suis convaincu, je me prépare à vibrer.

« L’Europe doit être une union de l’égalité. »

Absolument ! Dis-nous en plus !

« Les Slovaques ne méritent pas d’avoir moins de poisson dans leurs poissons panés, les Hongrois moins de viande dans leurs repas, ou les Tchèques moins de cacao dans leur chocolat. »

Pardon ? C’est vraiment tout ce que tu as trouvé Jean-Claude ? L’égalité devant les poissons panés et le cacao ? Pourtant tu avais le choix, Jean-Claude, tu avais un océan de possibilités rhétoriques. Ce choix te révèle en tant qu’orateur.

Mémoire

Concrètement, l’idée est d’avoir suffisamment intégré son propos pour pouvoir, le moment venu, vraiment profiter de l’instant: se focaliser sur la relation avec le public plutôt que sur son texte.

Sur ce point, Juncker nous offre un très bel exemple de « je lis mon discours mais je jette un coup d’œil toutes les trois secondes vers la salle pour que ce soit interactif. »
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Non mais tu n’as pas honte Jean-Claude ? À ton âge et avec ton CV ?

Performance

La performance, enfin, est le canon le plus important. Retenez bien ça : un orateur qui n’a rien préparé mais qui fait passer un bon moment à la salle remplit mille fois mieux son rôle qu’un orateur qui ennuie tout le monde en lisant un discours magnifiquement préparé.

En l’occurrence, Jean-Claude Juncker parle en dormant. Littéralement. Cela pourrait être drôle mais, en vrai, c’est grave. Réalisez deux secondes le grotesque de la situation : un homme rassemble d’autres hommes, dans un lieu et à une date précise, pour présenter un discours. Or, le moment venu, il ne leur donne aucune valeur ajoutée par rapport à la lecture individuelle d’un document écrit. Ces gens méritent mieux que ça. Nous méritons mieux que ça.

Car, enfin, de quoi parle-t-on ? Nous parlons d’une des plus belles entreprises de l’histoire de l’humanité. Je pèse mes mots. Nous parlons d’un projet politique qui, jusqu’à très récemment, a permis de remplacer la pauvreté par la richesse, l’arbitraire par le droit, la guerre par la paix. Alors que ce projet vacille, il est indécent de n’avoir à opposer à nos fossoyeurs qu’un flot de paroles tièdes qui croupissent en vase clos.

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